LE SACERDOCE DU CHRIST
2. La consécration sacerdotale du Christ
3. Prérogative unique du sacerdoce du Christ: Prêtre et Hostie
4. Les actes du sacerdoce de Jésus
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4. — LES ACTES DU SACERDOCE DE JÉSUS
A. Ecce venio
Toute la vie de Jésus fut celle du Pontife suprême consacré à la gloire du Père et au salut des hommes. Ce sacerdoce atteignit son apogée à la Cène et au Calvaire. Cependant toute l'existence du Sauveur est marquée du caractère sacerdotal.
Le premier mouvement de son âme très sainte lors de l'incarnation fut un acte souverain de religion. Les évangélistes ne nous ont pas révélé le secret de cette oblation sacerdotale du Sauveur ; saint Paul, dispensateur des mystères de Dieu et de son Christ, en a reçu la connaissance : « En venant en ce monde, écrit l'Apôtre, le Christ a dit : Parce que vous n'avez plus voulu ni sacrifice ni oblation, nous m'avez formé un corps. Vous n'avez plus agréé ni holocaustes ni sacrifices pour le péché : alors j'ai dit: Me voici — car il est question de moi dans le rouleau de la Bible — je viens, ô Dieu pour faire votre volonté » (Hebr. X, 5-7). Pour reconnaître le domaine suprême de son Père, le Christ s'est offert à lui sans restriction. Cette ineffable offrande fut sa réponse à la grâce sans pareille de l'union hypostatique ; elle fut un acte sacerdotal, préludant au sacrifice rédempteur et à tous les actes du sacerdoce céleste. Nous ne pourrions trop méditer ce texte qui nous laisse entrevoir la vie intérieure toute sacerdotale de Jésus.
Ingrediens mundum. « A son entrée dans le monde », son âme irradiée de la lumière du Verbe a contemplé la divinité, et, dans cette auguste vision, il lui a été donné de connaître la majesté infinie du Père. Jésus a vu, en même temps, l'injure immense faite à Dieu par le péché et l'insuffisance des victimes offertes jusqu'à cette heure. Il a compris que Dieu, en lui donnant son humanité, l'avait consacrée, pour qu'elle fut offerte en victime, et qu'il fût lui-même le prêtre de ce sacrifice.
Alors, qu'a fait le Christ ? Tourné vers son Père dans l'élan d'un amour indicible, il s'est livré parfaitement à son bon plaisir.
A ce moment béni — nous pouvons le croire — tout le ciel en suspens contempla le don initial d'elle-même fait par l'humanité de Jésus.
Bien que sans tache, « l'humanité du Christ appartenait à la race des pécheurs » : in similitudinem carnis peccati (Rom. VIII, 3), et en acceptant de porter les péchés du monde, le Sauveur acceptait du même coup les conditions de l'immolation. C'est pourquoi Jésus dit : « O Père, en eux-mêmes, les sacrifices mosaïques étaient indignes de vous » : Hostiam et oblationem noluisti: holocautomata pro peccato non tibi placuerunt. « Me voici » : Ecce venio ; prenez-moi comme victime. Vous m'avez donné un corps par lequel je puis me sacrifier; broyez-le, brisez-le, accablez-le de souffrances, crucifiez-le, j'accepte tout : « Je viens pour accomplir votre volonté ».
Remarquez ces paroles : « Vous m'avez formé un corps ». Le Christ veut nous faire comprendre que sa chair n'est pas glorieuse, impassible, comme après sa résurrection, non pas même transfigurée comme au Thabor, mais qu'il accepte du Père un corps soumis à la fatigue, à la douleur, à la mort, capable comme le nôtre de subir tout mauvais traitement, toute souffrance. « O Père, ce corps, je l'accepte tel que vous l'avez choisi pour moi». Jésus sait « qu'en tête du livre de sa vie, se trouve inscrite pour lui une volonté divine d'immolation ». Il s'y abandonne sans réserve : In capite libri scriptum est de me ut faciam, Deus, voluntatem tuam.
Cette volonté de glorifier le Père, de satisfaire sa justice et de s'offrir pour notre salut, jamais n'a fléchi ; elle demeura fixée pour toujours au centre de son cœur.
Toute l'existence de Jésus, à partir de ce moment jusqu'à l'heure sainte où il s'offrit en victime sur la croix, sera la manifestation continue de cette volonté profonde. Celle-ci s'est étendue à toute sa vie. L'ombre du Calvaire se projetait sans interruption sur sa pensée. Il vivait d'avance toutes les péripéties du grand drame : ingratitude de Judas, moqueries d'Hérode, lâcheté de Pilate, flagellation, avanies du crucifiement.
Un jour que le Sauveur montait vers Jérusalem, il s'entretenait avec les disciples du Fils de l'homme. Et que disait-il ? « Il sera livré aux gentils, tourné en dérision, flagellé et conspué» (Lc. XVIII, 32).
Nous voyons la même chose sur le Thabor. A ses apôtres éblouis, le Christ s'y montre dans toute la gloire de sa sainte humanité irradiée de la splendeur divine. « Élie et Moïse apparurent, s'entretenant avec Jésus ». Et quel était le sujet de cet entretien ? Saint Luc nous le dévoile : ils conversaient avec lui «de sa passion prochaine à Jérusalem» (Lc, IX, 31). La passion est bien le point culminant de toute la vie terrestre de Jésus.
A sa mort, Jésus portait en lui l'humanité tout entière, et dans l'unique sacrifice de la croix librement consenti, et dont le premier élan date de l'incarnation, il nous a tous sauvés et sanctifiés. Tel est le sens de l'enseignement de saint Paul, lorsqu'au texte déjà cité, il ajoute ; « C'est en vertu de cette volonté que nous sommes sanctifiés par l'oblation que Jésus a faite une fois pour toutes de son propre corps» (Hebr. X, 10).
B. — La cène
L'offrande de Jésus prononçant son Ecce venio est sans nulle doute irrévocable et digne de toute admiration, mais c'est à la cène, et sur la croix, et alors seulement, que le Sauveur accomplira l'acte sacerdotal par excellence. Là, tandis qu'il présente son sacrifice au Père, il se révèle à nous dans toute la majesté et la puissance de son pontificat suprême.
Transportons-nous d'abord au Cénacle, au soir du Jeudi-saint, et assistons par la pensée à ce repas d'adieu et d'immense amour où Jésus consacre le pain et le vin. Avant la Passion, il offrit son corps et son sang, par un rite nouveau, image de l'oblation sacrificielle toute proche. Les paroles prononcées par lui sur le pain et le vin ne permettent pas de douter du sens qu'il attachait à son geste. Il s'agit bien de « son propre corps qui sera livré », et de « son sang — sang de l'Alliance Nouvelle — qui sera répandu en rémission des péchés ». Cette offrande fut faite au Père. Le Concile de Trente l'affirme : « A la dernière Cène, se déclarant lui-même prêtre établi pour l'éternité selon l'ordre de Melchisédech, il offrit au Père son corps et son sang, sous les espèces du pain et du vin » [1].
Sur nos autels, comme à la cène, le Christ est pontife et hostie ; lui-même encore se donne en nourriture ; mais à la messe, le Christ use du ministère de ses prêtres ; à la Cène, au contraire, il ne recourt au ministère de personne. Prêtre souverain, de sa propre autorité immédiate, il institue trois merveilles surnaturelles qu'il lègue à son Église : le sacrifice de la messe, le sacrement de l'eucharistie intimement uni à la messe, notre sacerdoce dérivé du sien et destiné à perpétuer, jusqu'à la consommation des siècles, son geste de puissance et de miséricorde.
La liturgie de la messe jaillit ainsi spontanément du cœur du Christ. Prenant le pain et le vin, « il rendit grâces » à son Père, gratias egit (Mt. XXVI, 27). L'action de grâces faisait certes partie du rituel de la Pâque, mais ne pouvons-nous pas légitimement croire que Jésus, en ce moment solennel, remercia le Père, non seulement pour ses bontés passées envers le peuple élu, mais encore pour toutes celles de l'Alliance Nouvelle ? Il voyait la multitude innombrable des chrétiens qui se rassasieraient à la table sainte, se nourriraient de sa chair adorable et boiraient son sang précieux. Il remerciait son Père pour tous les secours destinés à ses membres et spécialement à ses prêtres jusqu'à la fin des temps. N'oublions pas que le sein du Père est le foyer d'où découlent, par Jésus, toutes les miséricordes et tous les dons : Omne datum optimum... descendens a Patre luminum (Jac. I, 17). C'est, avant tout, pour la munificence du sacerdoce et de l'eucharistie que Jésus rendit grâces.
Cet acte incomparable de gratitude, accompli par le Sauveur en son nom et en celui de tous ses membres, rendit au Père une gloire sans mesure.
C. — Le sacrifice suprême de la Croix
Montons au Calvaire et assistons ensemble au sanglant sacrifice de Jésus.
Que voyez-vous ? Jésus est là, entouré de toute une foule soldats indifférents, pharisiens blasphémateurs, bourreaux haineux, et aussi le petit troupeau de fidèles groupés près de la Vierge Marie. « Regardez le grand Pontife de notre foi » : Aspicientes in auctorem fidei (Hebr. XII, 2). Ce crucifié est le vrai Dieu, notre Dieu... Crucifixus etiam pro nobis.
La base de notre vie spirituelle est la foi en la divinité de Jésus-Christ : « Qui croit au Fils a la vie éternelle » (Jo. III, 36). L'homme fixé par des clous au bois de la croix, est l'égal du Père : « Consubstantiel au Père... lumière de lumière ». Mais revêtu de notre humanité, il est devenu notre frère.
Sur ce gibet de douleur, que fait-il donc ? Quelle action accomplit-il ?
Vous ne l'ignorez pas, toutes les actions de l'Homme-Dieu sont théandriques au sens large du mot, elles émanent à la fois de Dieu et de l'homme. La dignité de la personne du Verbe confère aux actes humains du Christ une valeur divine : Actio est suppositi [2] et, ici, le suppositum est divin. Chacun de ses soupirs, chaque goutte de son sang possède une valeur suffisante d'expiation pour compenser l'offense des péchés du monde. Mais dans les décrets de l'éternelle Sagesse, le Père a voulu que le Fils nous rachetât par l'acte de religion le plus élevé qui soit : le sacrifice. C'est pourquoi, l'Apôtre dit : « Il s'est livré lui-même à Dieu pour nous, comme une oblation et un sacrifice d'agréable odeur » (Eph. V, 2).
Ce sacrifice du Christ fut éminemment propitiatoire. En raison de l'infinie dignité de sa personne divine et de l'immensité de son amour humain, Jésus présenta au Père un hommage plus agréable que les iniquités du monde n'avaient causé de déplaisir à Dieu. Aux yeux du Seigneur, la valeur de l'immolation de son Fils dépassa incomparablement son aversion pour nos outrages.
Selon l'expression hardie de saint Paul, Jésus a « arraché à la justice du Père l'écrit qui nous condamnait » : Chirographum decreti quod erat contrarium nobis ; « il l'a détruit en le clouant sur la croix » Affigens illud cruci (Col. II, 14). L'attitude de Dieu à notre égard s'est transformée : nous étions « fils de colère », filii irae (Eph. II, 3), mais maintenant le Seigneur s'est fait pour nous « riche en miséricorde », dives in misericordia (Eph. II, 3-4).
Voilà ce que Jésus, notre frère, a fait pour nous. Ah ! si nous comprenions la grandeur de cet amour, comme nous nous unirions à ce sacrifice, en disant, comme l'Apôtre: «II m'a aimé et s'est livré pour moi » (Gal. II, 20). Il ne dit pas : Dilexit nos, mais Dilexit me : c'est « pour moi », c'est « moi » personnellement que tout cela regarde !
Nous le saisissons bien, ce que Dieu a demandé à Jésus, ce qui donne à son sacrifice toute sa valeur, ce n'est pas l'effusion du sang en elle-même, mais cette effusion en tant qu'animée intérieurement par l'amour et l'obéissance.
Dans ses desseins, Dieu a voulu s'adapter à notre condition humaine. Or, pour nous, hommes, « le sommet de l'amour est le don de la vie, le don de soi jusqu'à la mort » : Majorem hac dilectionem nemo habet, ut animant suam ponat guis pro amicis suis (Jo. XV, 13). Jésus affirme lui-même cette importance de l'amour dans sa passion, lorsqu'il dit : « Pour que le monde sache que j'aime mon Père..., j'agis selon le commandement que mon Père m'a donné» (Ibid. XIV, 31).
Il a tenu aussi à nous révéler que son sacrifice s'accomplissait par obéissance. Au jardin des oliviers, durant son agonie, par trois fois, Jésus demandera que « le calice s'éloigne de lui ». Et devant l'inexorable silence du ciel, librement, par un acte de suprême soumission et dans un élan d'amour, le Sauveur « conformera sa volonté humaine à la volonté du Père » : Non mea voluntas, sed tua fiat (Lc. XXII, 42). Saint Paul pourra dire de Jésus : « Il s'est fait obéissant jusqu'à la mort, la mort même de la croix » (Philip. II, 8). Isaïe avait prévu cette libre acceptation de la souffrance par le Sauveur : « Il s'est livré, proclame-t-il, parce qu'il l'a voulu » : Quia ipse voluit (Is. 53, 7).
Aussi, quels que soient le nombre et l'énormité des péchés du monde, la réparation présentée par notre divin Maître demeure-t-elle toujours surabondante. La parole de l'Apôtre, frémissante d'admiration devant ce mystère, l'atteste pleinement : « Là où le péché abondait, la grâce surabonde » (Rom. V, 20).
En effet, tout comme il satisfait pour l'offense du péché, le sacrifice du Christ est aussi méritoire de toute grâce. Qu'est-ce que mériter? C'est accomplir un acte qui appelle une récompense. Quand le chrétien, en état de grâce, fait une bonne action, celle-ci, en vertu d'une promesse divine, constitue pour lui un droit à recevoir de nouvelles faveurs spirituelles ; il les mérite, et ce droit lui est strictement personnel.
Mais quand le Christ — en sa qualité de Rédempteur et de tête du corps mystique — offre au Père sa passion, la valeur méritoire de celle-ci s'étend, au delà de la personne de Jésus, à l'universalité des hommes rachetés par lui et à tous ceux dont il est le chef. Ses mérites nous appartiennent, de sorte qu'en lui nous sommes devenus « riches de toute bénédiction spirituelle » (Eph. I, 3 ; cfr I Cor. I, 5). « Nos richesses en Jésus-Christ » sont si grandes qu'on ne peut en scruter l'immensité ; c'est pourquoi saint Paul les déclare « insondables » : Investi gabiles divitiae Christi (Eph. III, 8).
Remplissons nos cœurs d'une foi vive, d'une confiance sans borne. Jésus n'a-t-il pas dit : « Je suis venu pour donner la vie et la donner en abondance » (Jo. X, 10) ?
Le sacrifice de Jésus est le centre lumineux des grâces et des pardons divins. Tout secours surnaturel octroyé aux hommes jaillit de la suprême immolation sacerdotale du Golgotha. Toutes les bontés de Dieu à notre égard, tous les abîmes de sa miséricorde envers nous sont des réponses à l'appel incessant des mérites du Christ. Si toute la race humaine faisait monter vers le ciel des accents de détresse, tout cela, sans Jésus, ne servirait à rien : seul, le cri du Fils de Dieu donne valeur aux nôtres.
Mais le drame du Calvaire se perpétue au sein de l'Église. Sous les voiles du sacrement, à la consécration, le cri du sang de Jésus retentit à nouveau, car tout l'amour, toute l'obéissance, toutes les souffrances de son oblation sur la croix sont alors présentés au Père. «Chaque fois, proclame la liturgie, que se célèbre la commémoration de ce sacrifice, s'accomplit l'œuvre de notre rédemption » : Quoties hujus hostiae commemomtio celebrahir, opus nostrae redemptionis exercetur [3].
Bien que le sacrifice eucharistique relève au premier chef du sacerdoce du Christ, nous n'en traiterons pas en ce moment ex professo ; nous le ferons ailleurs. Néanmoins, retenez dès à présent cette vérité capitale : lorsque Dieu, par la messe, accorde des grâces aux hommes, il glorifie son Fils, parce qu'il tient compte de l'intercession toute-puissante du sang rédempteur. J'irai même plus loin : c'est à son Fils qu'il montre sa miséricorde, car Jésus peut assurément dire à son Père : « 0 Père, les hommes sont mes membres ; en mourant, je les ai tous portés en moi ; ils sont miens, comme ils sont vôtres : toutes les miséricordes dont vous les comblez, c'est à moi-même que vous les faites ».
D. — Le sacerdoce céleste
Jésus remonté au ciel siège à la droite du Père, mais, dans les splendeurs éternelles, nous dit saint Paul, «son sacerdoce demeure sans déclin » : Sempiternum habet sacerdotium (Hebr. VII, 24).
Sans doute, le sacrifice de la croix sera toujours « l'oblation unique par laquelle le Christ a procuré la perfection pour toujours à ceux qu'il a sanctifiés » (Hebr. X, 14). Aussi, pour bien comprendre cette vie sacerdotale de Jésus au ciel, nous faut-il distinguer, après saint Thomas[4], entre l'offrande même du sacrifice et sa consommation. Le sacrifice accompli, il reste encore à en communiquer les fruits aux assistants. Cette communication des dons divins se produit en vertu de l'oblation déjà faite et en constitue la consommation ou l'achèvement plénier. Elle est donc un exercice éminent, bien que secondaire, du pouvoir sacerdotal.
Selon le plan divin, comment Jésus exerce-t-il éternellement son sacerdoce ?
L'Épître aux Hébreux nous le révèle. Elle nous rappelle que le grand-prêtre de l'Ancienne Alliance, pénétrant à l'intérieur du voile, figurait le Christ. Ce pontife n'entrait dans le Saint des saints qu'une fois l'an, après avoir immolé la victime et s'être aspergé de son sang. Il portait sur la poitrine douze pierres précieuses, symbole des douze tribus d'Israël. Ainsi, tout le peuple pénétrait mystiquement avec lui dans le sanctuaire. Cette entrée solennelle du pontife dans le Saint des saints n'était que l'image d'un acte sacerdotal infiniment plus élevé. Jésus est le vrai pontife qui, après avoir été immolé et après avoir répandu tout son sang, « est entré », au jour lumineux de son Ascension, « dans le vrai tabernacle », au plus haut des cieux : Introivit semel in sancta. Il y est entré à jamais et « une fois pour toutes » (Hebr. IX, 12).
Lorsque le grand-prêtre pénétrait dans le sanctuaire, il n'en ouvrait pas l'accès au peuple qui l'accompagnait, mais le Christ, notre Pontife, nous introduit à sa suite dans le ciel. N'oubliez jamais cette doctrine merveilleuse de notre foi : nous ne pouvons « entrer » que par lui. Aucun homme, aucune créature ne peut accéder aux tabernacles éternels, jouir de la vision béatifique, qu'à la suite et par la puissance de Jésus : c'est là le prix triomphal de son sacrifice.
Tous les élus contemplent Dieu, mais d'où leur vient cette lumière par laquelle ils voient la divinité ?
L'Apocalypse de saint Jean nous le dit à maintes reprises : dans la Jérusalem céleste, c'est « l'Agneau qui est la lumière » : Lucerna ejus est Agnus (XXI, 23). Tous les habitants de la cité sainte reconnaîtront à jamais que, seules, les grâces jaillies du sacrifice de Jésus leur ont ouvert l'accès auprès du Père et leur ont donné le pouvoir de le louer. Ils chanteront sans fin : « Vous nous avez rachetés par votre sang de toute tribu, de toute nation... et vous avez fait de nous le royaume de Dieu »[5].
Comme homme, le Sauveur a certes le droit de pénétrer dans le secret de la divinité, car son humanité est l'humanité même du Verbe. Mais le Christ est aussi « pontife », Pontem faciens, médiateur, chef du corps mystique : à ces titres et en vertu de sa passion, il nous introduit avec lui au sein du Père.
De la sorte, l'Écriture nous autorise à considérer qu'au ciel se célèbre une liturgie grandiose. Le Christ s'offre dans toute sa splendeur, et cette oblation glorieuse est comme l'achèvement, la consommation de la rédemption.
En cette liturgie céleste, nous serons tous unis à Jésus et entre nous. Nous serons son trophée de gloire. Nous participerons à l'adoration, à l'amour, à l'action de grâces que lui et tous ses membres font monter vers la majesté suprême de la sainte Trinité. Les tableaux de l'Apocalypse nous laissent entrevoir ces réalités. L'Épître aux Éphésiens le proclame : à la fin des temps, dans son royaume, le Père achèvera son dessein : ramener toutes choses à lui, « en les unissant toutes sous un seul chef » : recapitulare omnia in Christo. Tel est bien le sens voulu par saint Paul. Les termes de la Vulgate Instaurare omnia in Christo (Eph. I, 10), n'ont pas la même vigueur.
Tout sera « soumis à Jésus-Christ », dit encore saint Paul : Oportet illum regnare (I Cor. XV, 25), et le Fils lui-même, avec tous ses élus, fera hommage à « Celui qui lui a soumis toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous » : Cum autem subjecta fuerint illi omnia, tune et ipse Filius subiectus erit ei qui subjecit sibi omnia, ut sit Deus omnia in omnibus (Ibid. XV, 28). Éternellement, nous aurons la joie d'expérimenter que notre béatitude nous vient de Jésus, que son sacerdoce en est la source, comme il fut aussi la source de toutes les grâces que nous aurons reçues durant notre pénible pèlerinage terrestre. N'est-ce pas de lui que nous tenons notre adoption divine, notre sacerdoce et le regard de pardon, de tendresse et d'amour de celui qu'à la messe nous appelons : Clementissime Pater ?
Quand nous célébrons le saint sacrifice, croyons que nous entrons dans ce magnifique courant de louange, que nous communions à cette liturgie des cieux. Au moment de recevoir l'Eucharistie, sachons-le : pour nous comme pour les bienheureux, c'est uniquement par la sainte humanité du Christ que nous sommes mis en contact avec la divinité.
En attendant la vision et la pleine charité de la cité de Dieu, aimons à redire :
0 Jésus, pour vos élus vous êtes tout ; pour nous aussi, soyez tout, tandis que, dans la foi, nous marchons vers la Jérusalem éternelle, « afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes mais pour Celui qui est mort et est ressuscité pour eux » : Ut et qui vivunt jam non sibi vivant,sed Ei qui pro ipsis mortuus est et resurrexit (II Cor. V, 15).
[1] Sess. XXTT
[2] L'acte appartient en propre à la personne.
[3] Secrète de la messe du 9e dim. après la Pentecôte.
[4] Somme théol., III, q. 22, a. 5.
[5] Antienne des Vêpres de la Toussaint. Cf. Apoc. VII, 9 sq. — On trouvera de beaux développements de ces pensées au chapitre sur l'Ascension du Christ dans ses mystères, pp. 345-349 et 353-358.