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IV - Les étapes d'une agonie
Ainsi le vœu de Jean XXIII, émis en 1960, était-il réalisé, les Pères du Concile s'étaient prononcés sur les principes fondamentaux concernant la réforme liturgique. La révolution liturgique était engagée ; la nouvelle liturgie issue de la Constitution allait être DIDACTIQUE, ÉVOLUTIVE, DÉMOCRATIQUE et LIBRE. Restait à mener à bien cette réforme ; le pape Paul VI allait y consacrer toutes ses énergies, soutenant sans cesse le parti ultra réformiste contre l'aile traditionaliste dans l'interprétation de la Constitution. Acceptée par une bonne majorité d'évêques fidèles, mais manquant de convictions ou, tout au moins, de connaissances liturgiques, la Constitution conciliaire sur la liturgie va servir à la destruction de la liturgie catholique. Mais voyons les étapes de cette agonie. La machine mise en branle aboutira au Novus Ordo Missae.
Le 25 janvier 1964, Paul VI, par le motu proprio Sacram liturgiam, met en application immédiate certaines dispositions de la Constitution et annonce la création d'une commission spéciale chargée de mettre en application cette Constitution.
Le 29 février 1964, le pape crée le Consilium ad exsequendam constitutionem de sacra liturgia ; il en confie les postes aux éléments les plus avancés du Mouvement liturgique, en particulier la présidence au cardinal Lercaro et le secrétariat au R.P. Bugnini. Le Consilium peut très exactement être comparé au Comité de salut public de la Révolution française ; il va fonctionner, jusqu'en 69, comme un véritable tribunal d'exception, dépossédant la Sacrée Congrégation des Rites de presque tous ses pouvoirs. Paul VI intervient personnellement le 20 octobre 1964 et le 7 janvier 1965 pour soutenir le Consilium alors en conflit avec la Congrégation romaine. Laissons Dom Botte nous expliquer la structure de cet organe révolutionnaire : « Le Conseil, écrit-il, était constitué de deux groupes différents. Il y avait tout d'abord une quarantaine de membres proprement dits — pour la plupart cardinaux ou évêques — qui avaient voix délibérative. Ensuite, il y avait le groupe des consulteurs, beaucoup plus nombreux, chargés de préparer le travail. Les séances se tenaient le plus souvent au palazzo Santa Marta, derrière la basilique Saint-Pierre, dans la grande salle du rez-de-chaussée. »
Plusieurs experts étaient groupés et travaillaient ensemble, sous la direction d'un relator. Dom Botte fut chargé de la révision du premier tome du pontifical, et nous lui devons, en grande partie du moins, la disparition des ordres mineurs ainsi que le nouveau rituel des ordinations et le nouveau rite de la confirmation. Mgr Wagner, directeur de l'Institut liturgique de Trêves, fut le relator du groupe chargé de la réforme de la messe, dont les membres les plus actifs furent : le professeur Fischer, Mgr Schnitzler, le Père Jungmann, le Père Louis Bouyer, le Père Gy, Dom Vaggagini et Dom Botte.
Le 26 septembre 1964, le Consilium autorise l'usage facultatif de la langue vulgaire dans tous les rites sauf la préface et le Canon de la messe ; le psaume Judica me et les prières après la messe disparaissent, de nombreuses rubriques de la messe sont modifiées et, enfin, pour la première fois, des pouvoirs liturgiques sont confiés aux conférences épiscopales. Le décret entra en vigueur le 7 mars 1965.
La révolution se radicalise encore, le 4 mai 1967, avec l'instruction Tres abhinc annos, qui autorise la récitation du Canon de la messe à haute voix et en langue vulgaire.
Mais cela ne suffisait pas aux novateurs, la messe tridentine, même mutilée et réformée, demeurait un obstacle à l'œcuménisme, à ce christianisme universel tant désiré. Le cardinal Lercaro et le P. Bugnini, qui n'avaient pas perdu leur temps depuis le Concile, avaient réussi en trois ans à mettre au point une nouvelle liturgie de la messe, conforme en tous points aux desiderata du Mouvement liturgico-œcuménique. La quintessence de l'hérésie anti-liturgique allait voir le jour. On baptisa ce culte nouveau messe normative, et on le présenta aux évêques réunis à Rome en synode le 14 octobre 1967.
Voici la relation que le Courrier de Rome donna de l'événement : « Une "première" à la chapelle Sixtine : c'est de la messe normative, montée dans les studios de la commission Lercaro-Bugnini, dont nous voulons parler. Par une délicate attention, les producteurs avaient tenu, avant de soumettre leur invention au vote du synode, à exécuter devant eux une représentation générale. Il fallait "tester". On avait expliqué, avant de tourner aux 183 prélats qu'ils devaient s'imaginer jouer le rôle de paroissiens assistant à la nouvelle Messe, active, consciente, communautaire, simplifiée. Six séminaristes feraient la schola cantorum, un lecteur lirait les deux plus une lectures, et le Père Annibal Bugnini lui-même se dévouerait pour célébrer et prononcer l'homélie. Cette "messe normative" serait appelée à remplacer celle que saint Grégoire le Grand, saint Thomas d'Aquin, saint Philippe de Néri, Bossuet, le Curé d'Ars ont célébrée sans jamais se douter qu'ils célébraient une messe passive, inconsciente, individualiste et compliquée. La messe normative supprime le Kyrie, le Gloria et l'Offertoire. Elle pulvérise le Confiteor. Elle glisse sur l'intercession des saints, sur le souvenir des âmes du Purgatoire, sur tout ce qui exprime l'offrande personnelle du prêtre humain. Elle propose quatre canons de rechange. Elle corrige les paroles de la consécration. Et, bien entendu, elle remplace le latin par l'idiome national. Afin de lever tout doute dans l'esprit de nos lecteurs, nous devons préciser que cette messe "expérimentale " voulait être une messe véritable, un vrai sacrifice, avec présence réelle de la Victime sainte du Calvaire. »
Les évêques refusèrent cette messe lors du vote du 27 octobre 1967. À la question : « La structure générale de la messe dite normative, telle qu’elle a été décrite dans le rapport et la réponse, a-t-elle l'accord des Pères ? », les réponses furent : Placet : 71 ; non Placet : 43 ; Placet juxta modum : 62 ; abstentions : 4.
L'échec relatif de la Missa Normativa ne découragea pas le Consilium... Le pape mettrait son autorité dans la balance. En effet, le 3 avril 1969, Paul VI proclamait la constitution apostolique Missale romanum par laquelle il réformait le rite de la messe et introduisait de force la messe normative à peine retouchée. Le 6 avril 1969, la Sacrée Congrégation des Rites promulguait le Nouvel Ordo Missae, avec son institutio generalis ; le nouveau missel devait entrer en vigueur le 30 novembre 1969.
Le Consilium avait mené à terme la révolution liturgique, il pouvait disparaître. Le 8 mai 1969, Paul VI, par la constitution apostolique Sacra rituum congregatio, substitua à l'antique Congrégation des Rites deux nouvelles congrégations intitulées, l'une pour la Cause des Saints, l'autre pour le Culte Divin, cette dernière héritant des compétences de l'ancien dicastère et absorbant le Consilium. Le préfet de la Congrégation pour le Culte Divin était le cardinal Gut, le secrétaire, l'âme damnée de cette réforme: Annibal Bugnini.
Notons au passage le jugement très modéré du Père Antonelli sur le P. Bugnini : « Je pourrais dire beaucoup de choses sur cet homme, toujours soutenu par Paul VI. Je ne voudrais pas me tromper, mais la lacune la plus notable chez le P. Bugnini est le manque de formation et de sensibilité théologiques. Manque et lacune grave, parce que dans la liturgie chaque parole et chaque geste traduisent une idée qui est une idée théologique. J'ai l'impression qu'il y a eu beaucoup trop de concessions, surtout en matière de sacrements, à la mentalité protestante. Non pas que le Père Bugnini ait fait lui-même ces concessions, non en fait, il ne les a pas créées ; mais il s'est servi de beaucoup de monde, et je ne sais pas pourquoi, il a introduit dans le travail des gens habiles, mais de coloration progressiste. Et, ou il ne s'en est pas rendu compte, ou il n 'a pas résisté, comme il aurait dû résister à ces tendances[1]. »
Grâce à Dieu, les réformateurs étaient allés un peu loin, et un peu vite, ce qui entraîna la salutaire réaction traditionaliste. Saisissant enfin où on les menait, les catholiques fidèles réagirent. Le 3 septembre 1969, les cardinaux Ottaviani et Bacci écrivirent à Paul VI leur célèbre lettre ouverte, présentant au pape le Bref examen critique du Novus Ordo Missae. À partir de cette date, la résistance catholique allait devenir ce que l'on sait, grâce surtout à la fermeté et au zèle intrépide de son Excellence Mgr Lefebvre.
Démasqué par cette lettre ouverte, le R.P. Bugnini annonça le 18 novembre 1969 une nouvelle rédaction de l’Institutio generalis, « pour une meilleure compréhension pastorale et catéchistique » ; nouvelle rédaction qui demeure aussi mauvaise que la première, et qui laisse inchangé le rite lui-même. De son côté, les 19 et 26 novembre, Paul VI s'efforça de tranquilliser les fidèles. Déjà, le 20 octobre 1969, la Congrégation pour le Culte Divin avait publié l'instruction De constitutione missale romanum gradatim ad effectum deducenda par laquelle l'introduction du N.O.M. était reportée au 28 novembre 1971, et latitude était laissée aux conférences épiscopales de fixer une date ultérieure. On sait que plusieurs épiscopats européens profitèrent de cette occasion pour déclarer interdite la messe traditionnelle. Le pape Paul VI ne déclara-t-il pas la même chose au Consistoire de mai 1976 ?
Notes
[1] Il Card. Fernando Antonelli et gli sviluppi della riforma liturgica dal 1948 al 1970, par NICOLA GIAMPIETRO - O.F.M. Cap. - Studia Anselmiana - Roma 1998.
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