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Chers participants à ce congrès,
Émergeant laborieusement du ministère paroissial, la vieille amitié de M. l'abbé du Chalard m'appelle à me replonger dans mes lointaines études sur le Mouvement liturgique. Je le ferai d'autant plus volontiers que la querelle des missels est au centre de l'actualité religieuse. J'en voudrais pour preuve, et pour témoignage significatif, qu'un évêque de France, connu pour sa modération et son esprit dit conservateur, confiait à L'homme nouveau un texte presque pathétique appelant à la paix des braves les fidèles attachés à l'un ou l'autre missel dit romain : Non à la guerre des missels, titrait Mgr Lagrange, évêque de Gap. Je le cite dans son entier, tant son témoignage a valeur d'archives dans la guerre des missels qui se révèle plus violente que jamais. Que l'on se souvienne simplement de la passe d'armes entre Mgr Raffin, évêque de Metz, et le cardinal Ratzinger (L'homme nouveau du 3 février 2002).
Je cite intégralement l'intervention de Mgr Lagrange, parue dans l’homme nouveau (du 17 février 2002) sous le titre : « Non à la guerre des missels ! »
« Comment, alors que l'évangélisation est urgente, dépasser la querelle ? D'abord, en excluant l'exclusion.
« Les divisions actuelles, au sein de l'Église, au sujet de liturgie, sont évidemment affligeantes : alors que la tâche d'évangélisation est urgente et immense, et les évangélisateurs si peu nombreux, il y aurait mieux à faire que d'user nos forces dans ces querelles. Mais aussi elles témoignent de l'importance que l'on accorde, de part et d'autre, à la liturgie, même si l'immense majorité de la population demeure totalement étrangère à ces problèmes, et cela même au sein de la petite minorité que représentent les catholiques pratiquants. De plus, ces discussions amènent malgré tout un certain nombre de catholiques à être informés et à réfléchir, bien sûr à des degrés divers, sur l'histoire de la liturgie, sur sa signification et son importance dans la vie de l'Église.
« Que faire cependant pour avancer vers l'unité dans la vérité ?
« EXCLURE LES EXCLUSIONS - Il semble d'abord qu'il faudrait exclure les exclusions. À en croire des spécialistes, le missel dit tridentin, serait en fait mieux nommé grégorien. Il aurait donc été pendant environ 1’500 ans la colonne vertébrale de la célébration eucharistique dans l'Église catholique de rite latin. Pour le moins, cela mérite le respect, et il semble évident qu'il ne peut être purement et simplement rangé au placard des livres proscrits. Le missel dit de Paul VI, lui, même si son âge n'est pas aussi vénérable, est célébré depuis trente ans par l'immense majorité des prêtres et la quasi-totalité des évêques catholiques de rite latin, à commencer par celui de Rome : comment peut-on l'exclure totalement de l'Église d'aujourd'hui ? Mais il y aurait aussi des progrès à faire dans la façon dont il convient de célébrer ce nouvel Ordo Missae. Il faudrait pour cela tenir davantage compte de la constitution Sacrosanctum Concilium de Vatican II et de la lettre apostolique de Jean-Paul II publiée le 4 décembre 1988 à l'occasion du 25e anniversaire de cette constitution. L'élimination presque totale des chants latins (gloria, credo, sanctus, agnus), par exemple, n'est pas conforme aux vœux de l'Église, ni même à celui d'une partie des fidèles.
« RETROUVER L'ESPRIT DU CONCILE - Derrière le problème des rites, il y a chez la plupart des fidèles (et parfois même chez les prêtres), un problème de formation spirituelle et de compréhension de ce qui est vraiment célébré dans les sacrements, la dimension proprement surnaturelle et théologale étant souvent étouffée par les dimensions affective, psychologique et sociologique, diverses modes l'emportant sur les exigences fondamentales de la vie chrétienne en Église.
« Pour certains, le concile semble avoir essentiellement consisté à supprimer la soutane et le latin, alors qu'il n'a jamais parlé de la soutane, et qu'il a demandé que la langue latine garde une place dans la liturgie (cf. par exemple les paragraphes 36 et 54 de la constitution sur la liturgie). Dans sa lettre novo millennio ineunte du 6 janvier 2001, Jean-Paul II demandait avec insistance : En préparation au grand jubilé, j'avais demandé que l'Église s'interroge sur la réception du concile. Cela a-t-il été fait ? Aussi bien parmi ceux qui se réclament ardemment du concile Vatican II que parmi ceux qui l'accusent de tous les maux, nombreux sont, en effet, ceux qui ne l'ont pas lu, ou qui auraient grand besoin de le relire de plus près...
« Mais derrière ce qu'on appelle pudiquement les sensibilités diverses, il y a très souvent, surtout en France, un fond culturel issu de notre histoire où des complots politico-religieux ont constitué des familles d'esprit souvent difficilement définissables (que signifie exactement être de droite ou être de gauche ? Ce fut la Révolution française, puis l'opposition des classiques et des romantiques, des monarchistes et des républicains, le ralliement, l'ACJF, le Modernisme, le Sillon, l'Action française, l'Action catholique, Pétain, les maquis, les prêtres ouvriers et tant d'autres affaires douloureuses que l'on a parfois oubliées, ou que l'on garde en silence au fond de soi par crainte de raviver les querelles, mais qui cependant laissent des traces au fond des cœurs. Au-delà des arguments historiques, philosophiques ou théologiques, il y aurait à faire une véritable psychanalyse, ou mieux un sérieux examen de conscience, en toute loyauté et sérénité, pour mieux comprendre les autres... et se comprendre soi-même ! »
Longue citation qui a valeur d'aveu : on nous demande la paix entre un missel qualifié de grégorien vieux de 1’500 ans, et un missel de trente ans d'âge. Il ne m'appartient pas ici de commenter cette déclaration de Mgr Lagrange. Je n'en retiendrai que l'appel à la psychanalyse et à l'examen de conscience.
L'évêque de Gap s'arrête à l'évocation des problèmes franco-français de politique religieuse du XXe siècle. J'ai essayé, il y a plus de vingt ans, une psychanalyse religieuse du Mouvement liturgique qui a amené le Nouvel Ordo Missae, - ce missel dit de Paul VI - apparu en 1969, sans que l'on s'y attende vraiment, et que l'on a imposé par la force, et même la violence, à l'univers catholique. J'étais alors relativement libre de mon temps à Écône, nommé professeur de liturgie après mon ordination sacerdotale. Fideliter naissait, et le cher abbé Aulagnier me demandait ma collaboration. La bibliothèque d'Écône, admirablement aménagée par Dom Guillou, était immense, vrai trésor pour tout esprit un tant soit peu curieux.
Et quelle ne fut pas ma surprise de voir apparaître, puis grandir dès la première moitié du XXe siècle une véritable force de pression visant à réformer le missel romain que Mgr Lagrange reconnaît vieux de quinze siècles.
Note
[1] in La messe en question, Actes du Ve Congrès théologique de Sì Sì No No, Courrier de Rome, Paris, Avril 2002, pp. 294-309.
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