SAINT PIE X ET LE DUEL
ENTRE PENSÉE MODERNE ET THÉOLOGIE CATHOLIQUE

 

 

- 1ère partie (suite)-

Bref historique de l'évolution de la philosophie

 

 

w L'idéalisme

Tout le discours développé jusqu'à présent trouve un point de contact naturel avec l'idéalisme allemand. Commençons par remarquer que les idéalistes allemands sont d'excellents spécialistes de la gnose antique[1] : Schelling est un spécialiste de Marcion, Hegel est un spécialiste de Valentin. N'oublions pas non plus qu'il existe une ligne très profonde unissant Marcion à Luther, par l'intermédiaire des hérésies médiévales, puis à la théologie protestante libérale allemande, lien qui explique d'ailleurs un certain nombre des dérives antisémites de l'Allemagne du XXe siècle, car le refus de l'ancien Testament et l'altération du Nouveau débouchent inévitablement sur une forme de docétisme rendant vaines l'incarnation, la passion et la mort du Verbe et la rédemption qu'il a apportée, et qui dévalorisent en outre l'appartenance de Jésus-Christ en tant qu'homme au peuple juif[2].

Dans l'idéalisme, Dieu est mort. Le premier à l'affirmer clairement est Hegel (« Le grand Pan est mort »). Ce n'est pas Nietzsche qui, le premier, tient la mort de Dieu pour une vérité métaphysique certaine et qui l'utilise comme point de départ d'une nouvelle philosophie, mais Hegel, presque un siècle auparavant. Dieu est mort, et l'Absolu coïncide alors avec l'histoire de la culture, avec l'incessante succession de moments historico-culturels et politiques. Mais alors, l'homme qui produit ces formes et leur changement incessant est Dieu incarné, c'est Dieu dans l'histoire, parce que soit la liberté - le Geist, l'Esprit - est pensée comme créée, soit elle ne peut être pensée que comme l'immanence de Dieu dans l'histoire. Dieu ne transcende plus le monde, mais coïncide ontologiquement avec le monde et l'histoire et donc, encore une fois, Dieu est l'homme. Mais il est intéressant d'observer comment, en parfaite correspondance avec la conceptualité gnostique du plérôme originel, l'homme est pensé comme Dieu : non pas tant l'homme pris comme individu que l'homme en tant qu'Humanité en général, collectivement dissous, dirons-nous, dans le tout de l'histoire, de la culture, puis avec Marx dissous dans le tout de la classe sociale. Dans la pensée idéaliste réapparaît l'ancienne idée cabalistique selon laquelle l'homme, en atteignant la connaissance profonde de son moi, rencontre Dieu[3]. Dans l'idéalisme allemand, comme dans la cabale, Dieu et le monde, Dieu et l'homme n'ont pas une vie réellement séparée.

Dieu a besoin de l'homme pour se compléter, Dieu - et l'on comprend ici de nombreux aspects de la pensée théologique contemporaine - Dieu est l'homme réalisé dans l'histoire; aujourd'hui nous dirions qu'il est l'homme qui s'auto-rachète dans l'histoire en portant la paix, en portant les droits de l'homme dans le monde entier, en détruisant le capitalisme, en détruisant la science moderne qui ne porte que le mal (alors qu'il y a bien évidemment une lecture correcte de la science, une lecture chrétienne, qui montre que la science en soi n'est pas un mal, mais représente ce qui a été historiquement, à partir de l'âge médiéval, donné « de surcroît » à un monde qui cherchait avant tout le royaume des cieux), en désindustrialisant, dans un ridicule enthousiasme écologique, le monde occidental.

Mais si Dieu est l'homme qui se réalise dans l'histoire, qui se rachète par ses propres forces, alors l'humanité rachetée, pacifiée, unifiée, représente Dieu finalement accompli. Avec l'idéalisme, qui est la dernière véritable grande étape de la métaphysique occidentale, non seulement nous sommes dans l'ombre d'une métaphysique qui conçoit l'homme comme Dieu et l'histoire comme le lieu où Dieu s'autoréalise, mais nous sommes aussi dans une philosophie qui, en s'inspirant de la gnose antique - et de courants particuliers de la tradition néoplatonicienne ainsi que de certains représentants de l'ésotérisme de la Renaissance - pense au néant comme à l'essence de Dieu, pense l'aliénation comme essence de Dieu : Dieu s'aliène parce qu'il n'est pas accompli, il doit se faire monde, homme, douleur pour devenir ensuite laborieusement lui-même[4]. Comme dans La Science de la Logique d'Hegel, le Néant précède et fonde l'Être.

Je pense que nous sommes maintenant en mesure de comprendre en quel sens l'idéalisme est une gnose accomplie : Dieu qui s'aliène est habité par le mal, par le négatif; l'histoire est le lieu où c'est l'homme qui rachète Dieu de son aliénation, c'est l'homme qui aide Dieu à devenir Dieu, à guérir de sa souffrance et de son caractère incomplet, de sa « conscience malheureuse », de sa kénose aveugle et sans but.

Ce n'est plus Dieu qui m'aide à guérir de la lèpre du péché originel et de l'inclination au mal, de la concupiscence ; je ne dois plus guérir, au contraire, c'est moi qui dois « guérir » Dieu, c'est même moi qui suis Dieu, et ma guérison constitue la libération et la pleine réalisation de Dieu lui-même.

Si l'humanité est pensée par l'idéalisme comme Dieu, alors l'histoire de l'humanité est la marche de Dieu vers lui-même, le devenir de Dieu lui-même. Nous sommes d'un côté face à l'éternelle idée gnostico-cabalistique selon laquelle, nous l'avons vu, l'homme est nécessaire à Dieu; mais d'un autre côté, s'il n'y a plus de différence ontologique entre homme et Dieu reposant sur l'idée de création, s'il n'y a plus de saut ontologique entre créature et créateur, c'est aussi la valeur de l'individu qui s'écroule, la valeur irréductible de l'individu en tant que singularité unique et irréductible au tout historique ou social, en tant que personne, en tant que sujet d'une vie intérieure fondée sur le primat chrétien de la volonté libre [5]. Chez Hegel, du reste, on a déjà une tentative accomplie de fonder le primat du moment collectif en dissolvant l'idée de personne[6].

Dans la Phénoménologie de l'esprit, Hegel affirme clairement qu'il ne peut y avoir un moi en dehors du tout qui le fonde ; ce qui est vrai, c'est le tout, mais l'homme individuel, en revanche, n'est jamais vrai, et cette thèse est la thèse-clé de Hegel - et déjà de Rousseau -, thèse qui sera ensuite formalisée par Marx, et qui domine aussi une certaine sensibilité ecclésiastique d'aujourd'hui. En effet, le pentecôtisme participatif, sentimental, le charismatisme qui domine et pénètre aussi très souvent des mouvements catholiques, car ce sont des mouvements nés en milieu protestant qui se propagent ensuite vers le catholicisme, tout cela est au fond une renonciation à la personne, et ouvre les portes à une domination totalitaire des consciences sans précédent. Eric Vœgelin, l'un des plus grands philosophes de la politique du XXe siècle, affirme à ce propos qu'avec la révolution moderne, nous nous trouvons, à cause de cette représentation gnostique d'une totalité d'individus comme seul moment vrai, face à une nouvelle passivisation des personnes, qui prélude à d'inédites formes de pouvoir[7].

Les personnes ont donc intériorisé l'idée qu'en tant qu'individus ils ne sont plus rien, qu'ils ne valent que s'ils font partie d'un tout, peu importe que ce tout soit en ruine, qu'il soit barbare ou insensé : ce qui compte, c'est d'en faire partie. Dans un tel contexte idéologique, on voit donc disparaître l'idée même qui a fait naître le Christianisme, c'est-à-dire l'idée même de martyre comme témoignage inévitablement et irréductiblement personnel et individuel. Quand Thomas More, par exemple, s'est entendu dire par ses accusateurs que tous les Évêques anglais avaient signé le document qui reconnaissait à Henri VIII la souveraineté sur l'Église d'Angleterre, il répondit que sa conscience le lui interdisait car elle lui demandait de rester fidèle à l'Église de Rome, et qu'elle le liait à 1500 ans de tradition théologique et ecclésiastique. C'est lui, c'est un homme, bien que seul[8], qui sent qu'il doit rester fidèle, qu'il doit témoigner de la vérité. Dans toute l'Angleterre, à l'apostasie, à l'hérésie, au schisme d'Henri VIII s'opposent une poignée de personnes (à peine plus d'une dizaine), plus les martyrs de la persécution protestante qui suivra (70’000 morts).

Il faut donc faire attention, car une idée ecclésiale et une ecclésiologie collectiviste et communautaire dissolvent la possibilité du témoignage, qui est toujours individuel[9].

 

- 2e partie -

Analyse de l'encyclique "pascendi"

 

w Le Modernisme

Après un cheminement plutôt long, mais nécessaire, nous pouvons maintenant commencer une rapide analyse de Pascendi. N'oublions pas que notre objectif était précisément de comprendre le mieux possible la genèse des formes de pensée contre lesquelles le grand pontife saint Pie X s'est battu, la genèse de cette mauvaise philosophie qui a pollué, ou rendu moins efficace, la philosophie et la théologie chrétienne, jusqu'aux succès néfastes de la pensée moderniste.

Si nous avons compris les prémisses, et si vous avez accepté ma proposition herméneutique, suivant laquelle l'idéalisme, de même que le marxisme, constituent un retour violent de la gnose antique, alors il est assez facile de franchir le pas suivant. Si l'idéalisme est la dernière forme de métaphysique occidentale, et si nous sommes encore dans cette ombre, nous sommes dans une ombre de facto lourdement hérétique et gnostique, même au-delà, évidemment, des intentions et de la conscience des auteurs.

C'est sur ces bases théorétiques, et en particulier en France[10], un pays où l'Église était l'objet de terribles persécutions[11], que mûrissent des instances philosophiques, de fait incapables de faire face à la lame de fond du subjectivisme et de l’immanentisme moderne. Nous connaissons les auteurs; ce sont les auteurs que Pascendi ne nomme pas directement, mais qui sont substantiellement, notoirement, les auteurs que saint Pie X, et les théologiens qui l'assistèrent dans la rédaction de l'Encyclique, avaient à l'esprit : Laberthonnière, Loisy, le Roy et Blondel en particulier.

Le cas de Blondel fit même du bruit, et chacun sait qu'Ernesto Bonaiuti, le moderniste italien par excellence, se procura en cachette au séminaire une copie de l’Action du philosophe français parce que c'était un texte interdit par l'Eglise, lu avidement par tous ceux qui étaient curieux de nouveautés.

Chez tous ces philosophes modernistes, nous avons des instances communes, des principes philosophiques que nous sommes maintenant en mesure de comprendre. Nous devrions maintenant réussir à comprendre l'essence philosophique et culturelle du modernisme, sa matrice la plus profonde.

La Berthonnière[12] si nous schématisons le sens de sa pensée, nous dit, en employant des catégories qui avaient déjà mûri dans la pensée moderne, que la vérité n’est telle que dans la mesure où nous la recréons. Si j'ouvre le catéchisme de saint Pie X, je lis que les principaux mystères du Christianisme sont : 1°) unité et trinité de Dieu; 2°) incarnation, passion et mort, résurrection de Jésus-Christ. La Berthonnière nous dit : non, cela ne va pas, je ne peux pas, simplement de l'extérieur, recevoir une vérité dogmatique claire, absolument limpide, sur laquelle il ne peut pas y avoir de confusion, même si nous sommes face au mystère, mais un mystère que l'on m'annonce avec clarté; non, cela ne va pas. Je dois recréer en moi cette vérité, ce qui revient à dire que ne peut être vrai que ce que je forme en quelque sorte à l'intérieur de moi, en réfléchissant en raisonnant, en m'écoutant, en rentrant en moi, en descendant en moi. Vous souvenez-vous de l'idée de la cabale : entrer en soi et retrouver Dieu en soi ? Nous sommes ici face à la même idée, en un certain sens. Il n'y a pas de valeur dans l'étude et l'apprentissage objectif de la dogmatique, il n'y a de valeur que dans une vérité que je construis, pour ainsi dire, intérieurement, que je tire de moi-même : il n'y a pas d'exemple plus clair de ce que nous entendons par immanentisme et subjectivisme en théologie.

Loisy[13] nous dit à son tour que l'essentiel de la foi n'est pas dans les dogmes, mais dans l'expérience religieuse immédiate et subjective de type purement spirituel. Il y a une vague expérience religieuse qui ne doit pas nécessairement se fonder ou se traduire par des affirmations dogmatiques que ma raison comprend comme des contenus clairs, mais qui doit justement être une expérience qui n'est authentique que si elle est immédiate et subjective, vraie avant tout sur le plan existentiel. Notez qu'il est difficile de résister à une idée de ce genre, car elle est inévitablement séduisante; en effet il est clair pour tout le monde que, par exemple, mon sentiment d'amour pour une personne est vrai s'il est immédiat et subjectif, et si je le sens réellement. En effet, comment pourrais-je penser que j'aime une personne, si je ne sens pas ce que je dis éprouver?

Il y a donc quelque chose de compréhensible - c'est évident, les choses ne naissent jamais par hasard - dans cette thèse moderniste, du moins au point de vue psychologique. Mais il manque, sur la base de ces prémisses, la dimension kérigmatique de la foi chrétienne, la dimension d’annonce. Les témoins oculaires de faits surnaturels, que sont avant tout les Apôtres, nous annoncent ces faits en même temps que les paroles et la révélation donnée par Celui qui a produit ces faits et qui en est le protagoniste ; et moi, ex auditu, en entendant cette vérité et en constatant que le témoignage est crédible, comme est crédible l'Église qui me transmet ce témoignage et m'en fournit la juste interprétation, j'adhère, je crois, naturellement dans une dynamique de grâce, de catéchuménat, de compréhension de catéchisation, mais il ne faut jamais oublier que l'on part d'une annonce, et que même le Nouveau Testament, en tant que texte écrit, suit et ne précède pas l'annonce (sous peine de transformer l'Évangile en un « Coran » de type luthéro-calviniste).

Le Christianisme serait-il né sans l'annonce? a-t-on envie de demander à La Berthonnière et à Loisy. Mais la réponse est claire : non. L'homme avait déjà de nombreuses expériences religieuses il y a des milliers d'années, à l'époque où il vivait dans les grottes où sont peints les bœufs, les flèches et les hommes stylisés avec leurs arcs ; mais expérience religieuse ne signifie pas Christianisme. Christianisme signifie Dieu qui s'incarne et qui parle, et opère des miracles qui témoignent qu'il ne peut être réellement que Dieu fait homme. J'accepte donc les contenus révélés par le Seigneur ; il y a donc aussi une adhésion de la raison, non seulement du sentiment. Si l'on supprime ce noyau dur du christianisme (c'est-à-dire, au fond, si l'on supprime l’apologétique comme démonstration de la crédibilité et du bien-fondé de la foi chrétienne même en termes purement rationnels), alors tout s'écroule et aucune vie de foi digne de ce nom n'est plus possible.

D'après Le Roy[14], les dogmes ne sont que des symboles des exigences morales : c'est la réduction de la foi à la morale. Et cette approche, de fait complètement hérétique, est fondée sur le principe de caractère philosophique représenté par l’immédiateté bergsonienne de la pensée intuitive, qui doit avoir la certitude absolue de la vie vécue : n’est vrai que ce qui est vivant, un thème qui mûrit déjà en milieu allemand (avec Simmel, par exemple), et qui explosera dans l'existentialisme de Barth, Jaspers, Heidegger. Seule la praxis dans laquelle je suis calé sur le plan existentiel est vraie. Une vérité statique, immobile, immuable, capable de précéder et transcender ma raison, et à laquelle ma raison se plie par foi, une telle vérité ne peut pas être vraie. Mais l'immédiateté, pour qui connaît les faiblesses de la pensée bergsonienne et existentialiste, est un mythe, et nous savons qu'elle est au contraire éminemment instable.

Sur la base de cette lecture de la religion et de la vie de foi développée par le modernisme, il est impossible de ne pas glisser dans le relativisme et dans le subjectivisme les plus extrêmes tant sur le plan moral que dogmatique, avec toutes les conséquences qu'il est inutile de rappeler ici de façon analytique, entre autres parce qu'elles sont résumables à la notion de démolition de l'Église catholique (ou auto-démolition quand elle est conduite par des religieux, et en particulier par une partie plus ou moins importante de l'Église enseignante)[15]. Cornelio Fabro, en effet, a fait une observation très fine à propos de l'athéisme moderne : soit Dieu est compris en philosophie dans la totalité de ses attributs, dans la totalité des attributs du Dieu chrétien, soit la philosophie tombe dans l'athéisme. À plus forte raison, évidemment, ce raisonnement est aussi valable pour la théologie. Donc quand la philosophie renonce par commodité, pour mieux dialoguer avec le monde, pour se rendre plus politiquement correcte, à un seul attribut du Dieu chrétien ou à un seul article de la doctrine de toujours, elle glisse inexorablement vers l'athéisme : le modernisme le démontre de façon par trop évidente. Du reste, saint Thomas expliquait déjà comment le salut et l'intégrité de la vie spirituelle de la personne sont compromis par la renonciation à la plus petite partie des vérités de foi : ne pas croire à une partie du depositum ou ne pas croire à tout le depositum sont deux dimensions spirituellement et moralement équivalentes. Aujourd'hui, il semble que l'on puisse tout dire, penser ou faire, tout en continuant de se sentir catholique[16]. Beaucoup de modernistes finirent en effet par perdre la foi, du moins formellement.

Nous ne pouvons pas conclure cet aperçu extrêmement sommaire de la pensée moderniste sans dire un mot de Blondel[17]. Ce dernier développe et porte à ses conséquences ultimes la méthode de l'immanence que Pascendi nomme et condamne à plusieurs reprises. Blondel est le vrai grand maître de nombreux penseurs et théologiens du XXe siècle, et il a eu en effet une influence immense, extraordinaire. En outre, il écrivit sous le nom de plume de Bernard de Sailly dans la revue Annales de philosophie chrétienne, qui était la plus importante publication moderniste française. Après la parution de Pascendi, il se retire avec discipline, mais son influence a été véritablement très grande sur la culture théologique du XXe siècle. Quelle est l'essence de la méthode de l'immanence? Blondel effectue l'opération philosophique suivante : puisqu'il est impossible d'arriver à Dieu par les voies classiques de la théologie naturelle et à travers des démonstrations rationnelles et universellement rigoureuses (n'oublions pas le climat irrationaliste d'un côté, scientiste et anti-métaphysique de l'autre, de la philosophie de la fin du XIXe siècle), il faut montrer comment la religion, et en particulier la religion chrétienne, est la seule réponse possible et pleinement pacifiante à la lutte incessante de l'homme avec lui-même, puisqu'en tant que sujet de volonté, et donc d'action dans le monde, l'homme se trouve autrement destiné à un échec irrémédiable et continuel. L'action ouverte et sans cesse relancée par la volonté de l'homme condamne le sujet à une dialectique négative qui ne peut que se résoudre en une complète ouverture au surnaturel, en un « oui » résolu à Dieu. Le critère méthodologique blondélien consiste en somme à montrer que, dans la nature finie de l'homme, il y a structurellement l'exigence de l'infini, c'est-à-dire l'exigence de Dieu. L'incontournable pauvreté ontologique de l'homme témoigne de sa vocation naturelle à croire, et de son besoin de Dieu comme d'un besoin non pas temporaire ni culturellement donné, mais inscrit dans son essence la plus profonde[18].

Il est nécessaire de s'ouvrir à la foi parce que l'homme, dans son effort de vouloir, dans cette dialectique négative de l'action, dans cette défaite qu'il subit sans cesse en se heurtant à l'inertie et à l'opacité du monde, ne peut pas, par lui-même, satisfaire le besoin de sens dont son action elle-même est un témoignage. L'homme, à la limite extrême de ses possibilités humaines, s'ouvre alors à Dieu comme à quelque chose qu'il trouve, pour ainsi dire, naturellement conforme à son besoin de vérité et de plénitude. Dans cette perspective philosophique, Dieu devient la réponse à un besoin de l'homme, Dieu naît, se fonde et est crédible parce qu'il répond à mes besoins, ces besoins que j'ai explorés et aux limites desquels je suis parvenu, quand j'ai su descendre dans le jeu de mon vouloir, de mon désir. Tel est le noyau essentiel de la pensée de Blondel.

 

w L'encyclique "PASCENDI"

C'est alors que, contre cette pensée, se lève l'encyclique Pascendi (précédée quelques mois plus tôt, il ne faut pas l'oublier, du décret Lamentabili du 3 juillet 1907, qui a une importance au moins égale à celle de la grande encyclique). Pascendi a tout de suite été attaquée et accusée, par la partie la plus progressiste du monde catholique, d'être un texte réactionnaire et de marquer un arrêt dramatique de la pensée chrétienne. En réalité, nous savons que c'est un texte extraordinaire précisément sur le plan philosophique, en raison de la finesse avec laquelle il comprend le proprium méthodologique et métaphysique du modernisme.

La première notion importante développée dans l'encyclique souligne que l'attaque moderniste contre l'Église est tragique car menée avec duplicité. Autrefois, l'hérétique sortait de l'Église, aujourd'hui, il reste dans l'Église : la stratégie a changé. L'encyclique met donc en lumière l'action d'une stratégie, que nous pourrions qualifier de gramscienne, de conquête de l'hégémonie culturelle par une minorité bolchevique[19].

Aujourd'hui, dit saint Pie X, l'attaque est intérieure : ceux qui apostasient la vérité catholique restent dans l'Église[20]. Observons avec quelle clarté et quelle profondeur saint Pie X décrit les modernistes, comprenant parfaitement non seulement leur idéologie, mais leur psychologie la plus cachée : « Contre l'autorité qui les maltraite, ils [les modernistes] n'ont point d'amertume : après tout, elle fait son devoir d'autorité. Seulement ils déplorent qu'elle reste sourde à leurs objurgations, parce qu'en attendant, les obstacles se multiplient devant les âmes en marche vers l'idéal. Mais l'heure viendra, elle viendra sûrement, où il faudra ne plus tergiverser, parce qu'on peut bien contrarier l'évolution, on ne la force pas. Et ils vont leur route ; réprimandés et condamnés, ils vont toujours, dissimulant sous des dehors menteurs de soumission une audace sans bornes. Ils courbent hypocritement la tête, pendant que, de toutes leurs pensées, de toutes leurs énergies, ils poursuivent plus audacieusement que jamais le plan tracé. Ceci est chez eux une volonté et une tactique : et parce qu'ils tiennent qu'il faut stimuler l'autorité, non la détruire; et parce qu'il leur importe de rester au sein de l'Église pour y travailler et y modifier peu à peu la conscience commune : avouant par là, mais sans s'en apercevoir, que la conscience commune n'est donc pas avec eux, et que c'est contre tout droit qu'ils s'en prétendent les interprètes. Ainsi, Vénérables Frères, la doctrine des modernistes, comme l'objet de leurs efforts, c'est qu'il n'y ait rien de stable, rien d'immuable dans l'Église »[21].

Saint Pie X affirme donc à juste titre que le piège est d'autant plus insidieux qu'il vient de l'intérieur de l'Eglise. La stratégie des modernistes consiste, par une pression constante, par tous les moyens possibles, par des compromissions, par des moments d'orthodoxie alternant avec des moments de violente hétérodoxie, à pousser l'Église « pour son bien » à s'accorder avec le monde moderne, car l'essence du modernisme tient justement en ceci : ce sont des hommes d'Église et aussi de simples fidèles, qui n'arrivent pas à faire face à la marée montante d'un monde qui, hélas, est toujours plus clairement le renversement de la Christianitas[22], le renversement de ce qui a été la Christianitas[23].

 

L'issue du modernisme, selon Pascendi, est l'agnosticisme[24]. En effet, selon saint Pie X, la négation de la théologie naturelle et de la rationalité du christianisme, et la méthode de l’immanence vitale sont la source d'une crise radicale, sinon d'une perte de la foi. Énumérons les aspects essentiels de la théologie nouvelle et hérétique développée par le modernisme, tels qu'ils ressortent de l'encyclique : la conscience est dénoncée comme le lieu qui trouve Dieu en soi, sans révélation extérieure, mais en ne suivant que son désir et son sentiment; la doctrine chrétienne devrait jaillir de l'écoute de moi-même et de mes désirs, être cohérente avec mes besoins, dont elle doit enfin devenir un reflet. Toute possibilité est exclue de lire ma vie sur la base de critères immuables et objectifs de bien et de mal, et sur la base de thèses dogmatiques trop précises, impliquant une foi authentique et l'humilité face au mystère. La religion, en nous comme en Jésus-Christ, est le fruit spontané de la nature. Jésus a compris lentement et graduellement qui il était, il n'a pas eu tout de suite une science divine et, en dernière instance, il n'est plus pensé authentiquement comme vrai Dieu.

Le dogme doit évoluer - ainsi continue la liste des hérésies modernistes - il doit s'adapter au sentiment vital du croyant ; toute religion est en quelque sorte vraie, elle a un fond de vérité, parce que tout est enraciné sur ce besoin profond et sur ce sentiment religieux de l'homme (c'est donc la chute du nulla salus extra Ecclesiam); il faut séparer science et foi, mais en cas de conflit la foi doit s'incliner devant la science. Le principe de la foi est immanent à l'homme, ce principe est Dieu, Dieu est donc immanent à l'homme et par conséquent, sans qu'il soit besoin d'un acte de foi explicite, tout homme peut être considéré comme un croyant[25]. Il faut naturellement de la démocratie dans l'Église, la papauté et l'épiscopat doivent donc être repensés, et l'autorité affaiblie et revue. Il faut en outre une séparation entre l'Église et l'État au nom d'une vision laïque de la politique (fruit, naturellement, des principes de la Révolution française). Tout doit être historicisé, à commencer par les dogmes, pour les adapter à la compréhension des temps nouveaux et aux nouvelles conditions historiques. Dans le domaine du Christianisme, il faut distinguer le Christ de la foi du Jésus de l'histoire. Les modernistes, en outre, d'après l'analyse de Pascendi, demandent la priorité des vertus actives sur les vertus passives, retombant dans l'hérésie déjà condamnée de l’Américanisme. Ils demandent aussi la réforme et la simplification de la liturgie; la suppression de nombreuses dévotions et pratiques de piété populaire, la réforme - en réalité la suppression - du Saint Office et de la Congrégation de l'Index, un Église pauvre, des prélats et des évêques sans signes d'honneur extérieurs, l'abolition du célibat des prêtres, la décentralisation du pouvoir et la démocratie dans l'Église avec l'implication du peuple des fidèles dans le choix des curés et des évêques. Face à ce flot d'erreurs, saint Pie X définit le modernisme comme « synthèse de toutes les hérésies » et donc voie royale vers l'athéisme : « Si quelqu'un s'était donné la tâche de recueillir toutes les erreurs qui furent jamais contre la foi et d'en concentrer la substance et comme le suc en une seule, véritablement il n'eût pas mieux réussi »[26].

Lorsque l'on considère ce flot d'erreurs condamnées par Pascendi, on est tenté de se demander s'il s'agit d'un document vieux d'un siècle ou d'un document actuel. Aujourd'hui, en effet, nous sommes face aux mêmes erreurs, affirmées de façon plus téméraire et plus radicale, à découvert, et par des représentants illustres de l'Église enseignante, de l'Épiscopat. La situation est donc pire, en raison de l'ampleur de la contagion.

 

Pascendi est la photographie prophétique (la sainteté, du reste, est souvent accompagnée de cette capacité à voir le mal avant qu'il ne soit révélé, cette capacité à le voir en germe dans toute son horreur, comme s'il avait déjà développé ses tragiques conséquences) de tout ce que nous trouvons aujourd'hui dans Jesus, dans Famiglia Cristiana, dans Il Regno, dans Concilium, à Bose, dans les bulletins paroissiaux, dans les quotidiens catholiques, et hélas aussi dans les plus importants documents pontificaux et magistériels. Dans l'Église d'aujourd'hui, nous trouvons précisément toutes les distorsions théologiques et doctrinales prônées par le modernisme. Et nous ne parlons pas du fait que, si nous analysions dans le détail le Décret Lamentabili, et que nous considérions les 65 propositions qui y sont condamnées et anathémisées, nous retrouverions une représentation exacte d'une grande partie de la théologie et des visions doctrinales actuelles. Pascendi pourrait être un document non pas de 1907, mais de 2005. Les modernistes, hier comme aujourd'hui - je considère le moderniste comme une figure de l'esprit, la parfaite incarnation du type d'homme qui glisse dans l'hérésie - se pensent comme les seuls éclairés, la minorité gramscienne qui agit sur la conscience collective des inertes, de la collectivité anonyme, manipulable, soumise à une sorte de viol théologique continuel (nous pensons à la nouvelle liturgie qui, en termes politologiques, a été imposée par l'équivalent d'un coup d'état terroriste et sanguinaire). En l'espace de trente ou quarante ans s'est accomplie la révolution moderniste dans l'Église, le 1789 de l'Église, révolution qui impose - à travers le Coran théologique du politiquement correct, des droits de l'homme et de l'appel à une paix toute terrestre - sans aucune possibilité de réfutation ni même de dialogue, ses thèses hétérodoxes, et ses véritables hérésies, sa volonté perverse et diabolique de destruction de l'Église du Christ.

Mais là où il y a une révolution, il doit y avoir des contre-révolutionnaires, des brigands, des réactionnaires qui ne comprennent pas l'esprit nouveau qui traverse le présent. Ainsi dans l'Église « conciliaire » (cette étrange entité élastique et amorphe qui a la curieuse prétention d'être « nouvelle »), il existe un terme pour désigner ceux qui refusent l'Église de Vatican II, et ce terme est « intégriste ». Du reste, nous savons que les vendéens étaient appelés brigands, comme du reste les bourbons, et que ceux qui s'opposaient au parti bolchevique étaient des koulaks. Et bien nous avons aussi les koulaks de l'Église : ce sont les prêtres et les fidèles de la Fraternité sacerdotale Saint Pie X. Il n'y a pas de pouvoir totalitaire, même dans le domaine de la foi, où il n'y ait pas un ennemi absolu, et nous savons que l'ennemi absolu doit être détruit, on ne peut pas parler avec lui, je peux parler avec tous, mais pas avec celui qui nie que l'on puisse parler avec tous.

Pourquoi tout cela? Pourquoi cette crise du modernisme, déjà présente du temps de saint Pie X? Pascendi ne manque pas, évidemment, de nous donner une réponse très précise et profonde : « Ils [les modernistes] sont possédés du vain désir de faire parler d'eux : ce qui n'arriverait pas, ils le comprennent bien, s'ils disaient comme on a toujours dit jusqu'ici »[27]. Ce ne sont que quelques lignes, mais elles disent tout, et c'est précisément ce que l'on voit aujourd'hui dans le domaine théologique : on ne peut pas ne pas être original, si l'on veut être pris en compte; mais nous savons qu'en réalité, il ne s'est rien produit dans l'histoire de la culture, mais aussi dans l'histoire en tant que telle, qui ne soit né d'un désir de fidélité à la tradition, à ce qui a toujours été donné pour vrai. Nous savons en somme que toutes les grandes révolutions vraies, profondes, constructives, sont nées de rêves de fidélité. Saint Thomas, le « bœuf muet », ne cherchait certainement pas à être original : dans son activité d'enseignement, il avait un énoncé précis de quaestiones à respecter, dont il devait parler. Ce qui vaut pour la culture vaut aussi pour la sainteté : le saint ne veut pas être original, mais seulement humblement fidèle au Christ; la sainteté, qui est la plus grande manifestation de l'unicité spirituelle d'une personne, ne naît que du renoncement à toute originalité purement humaine et charnelle.

La grandeur, dans l'histoire du christianisme, naît de rêves de fidélité qui deviennent ensuite, parce que la grâce agit ainsi, mystérieusement féconds et capables de nouveauté, mais la nouveauté n'est jamais voulue en tant que telle : un suprême exemple de ce principe est donné par la réforme du Missel romain opérée par Saint Pie V. Rien n'est plus typique du catholicisme (quand il est sain et non vicié par des influences protestantes et modernistes) qu'une véritable haine, une hostilité immédiate pour tout changement fait, dans quelque domaine que ce soit, par amour de la nouveauté en soi, au point que certains gestes propres à la liturgie ont été conservés bien que leur signification pratique ait désormais disparu.

C'est la révolution moderne, à partir de Luther et Calvin, puis de Cromwell et de la révolution puritaine, qui est habitée par un désir gnostique de destruction du présent, parce qu'elle ne parvient plus à en voir la luminosité, la beauté et la grandeur, parce que l'on a plus d'yeux ni de cœur pour voir imprimée dans le présent la fatigue des siècles qui ont été nécessaires pour le construire. La rébellion des modernistes, à l'époque de saint Pie X comme aujourd'hui, naît de l'orgueil, de l'amour-propre poussé jusqu'au mépris de Dieu, elle naît du triomphe de la chair sur l’esprit : on ne peut pas, en effet, plaire à la fois à Dieu et au monde.

Et pourtant, face au scénario de ruine qui se présente aux yeux de quiconque regarde l'Église d'aujourd'hui, une Église en agonie, qui avance en trébuchant continuellement tandis qu'elle se dirige vers le Calvaire qui lui est réservé, les raisons d'espérer ne manquent pas. La première de toutes est le fait que la Messe de toujours continue d'être célébrée dans le monde entier (et cette définition est déjà un sceau de vérité). Aujourd'hui, bien sûr, tous ne comprennent pas l'importance de cette Messe : sa beauté est trop grande pour que cette génération adultère et perverse la comprenne; c'est un rayon de lumière trop intense et profond dans l'obscurité des temps, à l’heure des ténèbres, pour que ce monde l'apprécie. Notre monde, en effet, ne sait plus aimer les choses belles, les choses pleines de silence, de paix, de ciel, de lumière, de vérité. Il faut que la vie agisse sur nous en profondeur pour que nous redevenions vraiment capables de cela : il s'agit presque d'un miracle. Je pense néanmoins que, comme le dit Dostoïevski, « la beauté sauvera le monde ». On ne peut pas, même après ce tableau si dur et si sévère, ne pas avoir confiance en l'incroyable trésor de la Sainte Messe que les prêtres de la Fraternité gardent aussi pour nous, avec un amour humble et réservé et une gentillesse antique ; un trésor qui ne peut être dilapidé, qui ne peut être oublié. Un étendard, enfin, qui ne peut pas être baissé, qui ne sera jamais baissé, et peu importe, peu importe vraiment qu'il soit aujourd'hui déchiré et offensé par tant de mains sacrilèges, et si peu de personnes le savent encore aimer dévotement et avec un amour filial sincère.

 


 

Notes

[1] Sur la gnose antique, cf. H. Jonas, Le Gnosticisme, Turin 1991; E. Innocenti, Influences gnostiques dans l'Église d'aujourd'hui, Rome, 2000 et La gnose apocryphe, vol. I et II, Rome, 1993-1999; J. Meinvielle, Influence du gnosticisme juif en milieu chrétien, Rome, 1995 ; E. Samek Lodovici, Métamorphoses de la gnose, op. cit. (pour d'intéressantes références bibliographiques sur la gnose et la philosophie occidentale, et en particulier pour les influences sur Schelling, Heidegger, Marx, Bloch).

[2] Sur le rapport Luther - antisémitisme - nazisme, cf. A. Acnoletto, La tragédie de l'Europe chrétienne au XVI '' siècle. De la judéophobie de Luther aux humanistes Jonas et Mélanchton, Milan, 1996 (texte néanmoins faible et d'orientation moderniste dans le chapitre consacré au rapport catholicisme /judaïsme).

[3] Curieusement, il est permis de penser qu'une idée semblable se trouve à la base de la pensée freudienne. La psychanalyse, au fond, est une gnose : je suis libéré par une connaissance, et ce qui compte, c'est d'être initié au cheminement ésotérique qui conduit à la connaissance qui sauve. Cette matrice gnostique et cabalistique apparaît également au niveau scientifique : « Le pansexualisme de Freud a des antécédents dans la cabale, comme l'a démontré David Bakam dans Freud et la tradition mystique hébraïque. L'hérésie gnostique de la cabale, qui s'est infiltrée dans les cercles secrets, voit Dieu lui-même comme bisexué, elle voit Adam comme androgyne, et elle nous voit tous comme dominés par des forces démoniaques occultes ou, comme le dira plus tard Freud, « inconscientes ». En outre, les théories « révolutionnaires » sur la sexualité infantile furent tout de suite acceptées au sein d'une association juive particulière, le B'nai B'rith, fondée en 1843 par des francs-maçons et divisée en Loges (il s'agit de la franc-maçonnerie réservée aux juifs - ndr). L’interprétation des rêves a elle aussi été suggérée à Freud par des textes cabalistiques, qui ne voyaient dans le monde onirique que symboles sexuels, incestueux, sodomitiques et bestiaux. Bakam va plus loin et voit dans le plus célèbre livre de Freud un « pacte avec le diable ». La devise qui apparaît est « Flectere si nequeo Superos, Acheronte movebo », c'est-à-dire « Si je ne plie pas les divinités célestes, je remuerai l'Achéron » (c'est-à-dire les Enfers). C'est Virgile qui fait parler Junon en colère (Enéide, VII, 310-12). La psychanalyse propose un renversement : à la place de la pensée logique et consciente, elle met l'inconscient, lourd d'obscurs complexes sexuels, blasphématoires et agressifs. Pour ce faire, tous les chemins sont bons, surtout la mystification et la falsification » (C. Gatto Trocchi, L'âme inquiète de l'Occident, in Certamen, n°15, Milan, 2002).

[4] Une analyse particulièrement profonde et lucide de la dialectique hégélienne et, implicitement, du thème de l'aliénation, nous est fournie par E. Berti, dans Contradiction et dialectique chez les anciens et les modernes. Palerme, 1988.

[5] Sur le primat de la volonté libre, cf. A. Dalledonne, Le primat thomiste de la volonté libre, in Actes du congrès théologique de Si Si No No, Condé sur Noireau, 1995, pp.56-66.

[6] Pour approfondir les aspects les moins connus de la biographie d'Hegel, susceptibles d'éclairer ses rapports avec les cercles révolutionnaires et la franc-maçonnerie, cf. J. D'HONDT, Hegel secret. Recherches sur les sources secrètes de la pensée hégélienne, Milan, 1989 (2003).

[7] Cf. E. Vœgelin, La nouvelle science politique, Rome 1999 (Chicago 1952).

[8] De fait l'évêque John Fisher et un groupe de chartreux refusèrent aussi de prêter serment, mais sur le plan concret, existentiel, la sensation de solitude absolue, telle qu'on la déduit des lettres de prison (T. More, Lettres de prison, Turin, 1991), fut immense.

[9] Nous sommes ici face à la plus grande limite de nombreux mouvements, même catholiques, où l'appartenance au mouvement compte - ou du moins semble compter - davantage que l'appartenance à l'Église en tant que telle, et davantage que la fidélité personnelle au Christ. Quand la foi est la maîtresse, tout personnalisme, toute spectacularisation, tout culte fétichiste est exclu. Au contraire : plus un homme est saint, plus on a la sensation, en l'approchant, d'approcher le Christ. Un exemple classique de dégénérescence de la vie religieuse due à l'appartenance à un mouvement sectaire est donné par les néocatéchuménaux, un groupe d'hérétiques qui se répand dans l'Église catholique. La preuve que nous nous trouvons dans ce cas face à une secte est donnée par la capacité du groupe à arracher ses adeptes à la vie de la communauté paroissiale, en les enfermant dans un univers collatéral traversé par de fortes tensions manipulatrices. Pour une introduction aux hallucinantes distorsions théologiques des néocatéchuménaux, cf. L. Villa, Hérésies dans la doctrine nèocatèchuménale, Brescia, 2000.

[10] Ce qui n'est pas surprenant, car nous savons que c'est une terre où la Révolution est née et où elle s'est acharnée de façon particulière, et donc où, si l'orthodoxie et la Tradition ont toujours été défendues, il y a eu aussi la poussée destructrice de la Révolution.

[11] Il suffit de relire l'histoire du sanctuaire de Lourdes pour constater, à titre d'exemple, les horreurs juridiques que le gouvernement maçonnique et républicain chercha à mettre en œuvre pour empêcher l'Église d'avoir cette terre. Mais la persécution anti-catholique s'exprima dans mille autres faits et lois.

[12] L. Laberthonnière (1860-1932), Essais de philosophie religieuse (1903); Le réalisme chrétien et l'idéalisme grec (1904); Sur la voie du catholicisme (1912); Etudes sur Descartes (1935); Études de philosophie cartésienne et premiers écrits philosophiques (1937).

[13] A. Loisy (1857-1940), L'évangile et l'Église (1902); Autour d'un petit livre (1903) (ce sont les deux textes dont sont extraites en grande partie les propositions ou thèses condamnées dans Pascendi et dans le décret Lamentabili) ; La religion d'Israël ( 1901 ) ; Le quatrième évangile (1903); La religion (1917); La discipline intellectuelle ( 1919) ; La morale humaine (1923). Encore inégalées en finesse et en profondeur, voir les critiques des exégèses fantaisistes de Loisy développées par G. Riciotti dans sa Vie de Jésus.

[14] E. Le Roy (1870-1954), Science et philosophie (1899-1900); Dogme et critique (1907); L'exigence idéaliste et le fait de l'évolution (1927); Le problème de Dieu (1929).

[15] À propos des efforts pour détruire l'Église catholique, nous savons que la franc-maçonnerie s'est trouvée en première ligne dans ce domaine. Il y a à cet égard quelques observations intéressantes concernant le moderniste italien le plus important et le plus influent : Ernesto Bonaiuti. Le frère de ce dernier, Alarico, s'inscrivit en 1904 à la loge Veritas de la grande loge d'Orient à Tunis, commençant une importante carrière maçonnique. En 1920, Bonaiuti - le Grand Orient s'en vante, car les francs-maçons soulignent leur rôle dans l'histoire moderne avec grande transparence - nomma comme responsable d'une revue qu'il avait fondée un spécialiste de symbolique maçonnique (information donnée par le site Internet du Grand Orient d'Italie). Ceci ne signifie pas nécessairement que Bonaiuti était franc-maçon (je n'ai du moins pas d'information à ce sujet), mais il est intéressant de remarquer cette curieuse proximité, au moins au niveau familial.

[16] Un épisode que j'ai vécu récemment sera peut-être instructif à ce sujet. J'ai eu l'occasion de discuter avec certaines personnes - qui se croient, je pense, de bons catholiques - à leur retour d'une semaine d'études œcuméniques organisée par le S.A.E. (Secrétariat aux Activités Œcuméniques), qui prévoyait la participation de théologiens catholiques, rabbins, pasteurs vaudois et protestants, etc. Ces personnes, à un moment donné, m'ont énuméré quatre « découvertes » faites à cette occasion : Marie n’est pas vierge ; le célibat des prêtres est une invention médiévale due à des raisons de pouvoir, d'héritage; Jésus est seulement un homme très aimé de Dieu ; la Trinité est une notion post-biblique inventée par les théologiens médiévaux, et qui n’a aucun rapport avec les Écritures. Ils ont également fait émerger les notions suivantes : dans la sexualité, il n'y a rien de mal (sic !) ; il ne faut pas parler de prêtres, mais seulement de pasteurs; l'athée est celui qui n'aime pas, et non celui qui ne croit pas. Or, puisque les actes des congrès du S.A.E. sont en général publiés, la question qui se pose est la suivante : comment se fait-il qu'aucune autorité, au niveau de la Curie romaine, n'avertit, n'excommunie, ni ne sanctionne en quelque façon les méfaits d'un congrès organisé par des catholiques permettant aux gens d'adopter des idées telles que celles que j'ai citées ? Face à l'erreur et à l'hérésie, le silence de l'Autorité risque de signifier complicité et approbation, sans parler du scandale pour les fidèles.

[17] M. Blondel (1861-1949), L'action. Essai d'une critique de la vie et d’une science de la pratique ( 1893) ; Lettres sur les exigences de la pensée contemporaine en matière apologétique ( 1896) ; Histoire et Dogme ( 1904).

[18] Remarquons que le problème théologique posé par la méthode de l'immanence est le risque d'une continuité presque absolue entre ordre naturel et ordre surnaturel, c'est-à-dire la confusion de ces deux ordres. Si l'on supprime cette distinction, on fait en un certain sens disparaître l'idée même de Révélation et, par conséquent, de foi ex audito.

[19] Nous utilisons ici la catégorie de bolchevisme en désignant par elle le recours programmatique au mensonge, à la violence, à la tromperie par une minorité dans le but d'atteindre le pouvoir. Il ne faut pas non plus oublier que toutes les révolutions modernes ont toujours été des révolutions de minorités aguerries convaincues de la légitimité de la subversion de l'ordre, même contre le sentiment de la majorité écrasante des citoyens, et ceci se vérifie pour la première fois de façon manifeste avec le mouvement jacobin pendant la Révolution française (bien que le primum soit constitué par les tentatives révolutionnaires des anabaptistes du XVIe siècle et par la révolution puritaine de Cromwell). Une majorité passive et désorganisée n'a aucune possibilité de résister à une minorité organisée qui agit de façon compacte sur la base d'une logique militaire (cf. G. Mosca, La classe politique Bari, 1966, 1994). La stratégie des novateurs pendant le Concile Vatican II a parfaitement respecté cette règle : les réformes, au premier rang desquelles la réforme liturgique, n'étaient certainement pas attendues ni demandées par le peuple des fidèles, qui furent au contraire déconcertés, mais par une minorité d'évêques néomodernistes, capables de piloter les choix du Concile et de susciter une exécration artificielle envers les prêtres, les évêques et les théologiens conservateurs (cf. aussi G. Baget Bozzo, L'Antéchrist, Milan, 2001, texte qui, à part quelques vues hétérodoxes sur le thème de la peine éternelle de l'enfer pour les réprouvés, saisit avec grande finesse et profondeur les dynamiques « politiques » et culturelles qui ont engendré et guidé le Concile et l'après-Concile, soulignant l'agressivité de la minorité moderniste protestantisante).

[20] Lorsque Küng, après un long contentieux avec Rome, ne fut pas excommunié, mais reçut seulement des sanctions vraiment limitées pour ce qu'il disait (il fut suspendu de sa chaire, mais en conservant d'autres enseignements), il affirma être heureux de pouvoir encore se considérer comme un théologien catholique. On ne peut pas ne pas voir que ceci est très grave, car si nous devons penser que Küng est catholique en étant un théologien renommé qui a écrit des livres importants totalement hérétiques, niant par exemple la divinité du Christ et l'infaillibilité du Pape, alors comment pouvons-nous être catholiques comme Küng ? Comment pouvons-nous nous trouver avec lui dans l'Église. Qui a raison ? Les catholiques qui croient à ce qui a toujours été enseigné par l'Église, ou Küng ? Le problème est de taille et non sans gravité, car nous ne pouvons pas être en même temps tous les deux (les catholiques honnêtes n'ayant pas perdu la foi et Küng) catholiques et dans le vrai, sur la base du principe de non contradiction. Soit c'est Küng qui a tort, soit c'est nous. Mais c'est l'Église qui doit affirmer cela, et non pas le simple fidèle, ou plutôt il doit le dire lui aussi si l'Église hiérarchique ne le fait pas, mais ceci présage déjà d'une situation de crise extraordinaire et presque sans précédent. Cette coexistence, au sein de l'Eglise, de toutes les opinions théologiques et doctrinales, et surtout d'opinions frontalement opposées est un véritable drame, c'est une chose qui a des proportions métaphysiques. Pour le contenu assurément hérétique de la pensée de Küng, cf. L. Jammarrone, Hans Küng hérétique, Brescia, 1977. Le prof. Pasqualucci a écrit (cf. Politique et religion, op. cit.) que le Concile œcuménique Vatican II est l'événement le plus important de l'histoire du XXe siècle. Il a parfaitement raison, car l'Église est le Corps Mystique du Christ, par conséquent ce qui arrive au sein de l'Église a des implications métaphysiques, et non pas seulement sociologiques ou événementielles (cf. aussi P. Calmel, Pour une théologie de l'histoire, 1967). En comparant le cas de Küng à l'incroyable persécution et diffamation de Mgr Lefebvre et de la Fraternité Saint Pie X, ainsi que les sanctions dont ils ont été l'objet, on ne peut que conclure qu'il semble aujourd'hui que dans l'Église, l’obéissance à l'autorité (indépendamment de ce que l'autorité fait ou affirme) soit considérée comme une valeur plus élevée que l’obéissance à la Vérité, c'est-à-dire en dernière instance à Dieu lui-même. Or, évidemment, l'Autorité a été faite et instituée pour la Vérité, et non la Vérité pour l'Autorité.

[21] Encyclique Pascendi, § 37-38.

[22] Sur la notion de Moyen Âge comme idéologiquement connotée et inadaptée à définir la société et l'histoire européenne médiévale, cf. M. Tangheroni, in Préface à l'ouvrage de R. Pernoud, Lumière du Moyen Âge, 1978.

[23] Aujourd'hui, en particulier, la pensée catholique est dévastée par ce que je définis comme un syndrome de Stockholm théologique : on s'identifie avec l'agresseur, et pour pouvoir parler et avoir de l'espace dans les grands quotidiens, les Enzo Bianchi de service, fussent-ils de bonne foi et, probablement, croyant bien faire, disent exactement les choses que l'agresseur veut s'entendre dire, les choses que les ennemis du Christ souhaitent voir affirmer par l'Église. Un cas emblématique est celui du card. Martini, qui a été « inventé » comme cas ecclésial et comme leader du parti progressiste par un froid calcul de la presse laïque de gauche (et donc par les cercles du pouvoir et de l'autorité qui se trouvent derrière cette presse), tant italienne qu'européenne, avec des interviews, des espaces continuels dans les quotidiens (par exemple La Repubblica, fondée par le journaliste E. Scalfari, apparenté à une famille de longue tradition maçonnique), une grande importance accordée à ses affirmations hétérodoxes dans le domaine doctrinal et moral, la séduction de la référence continuelle - toujours dans la presse la plus clairement laïciste et anticatholique - à sa personne comme à un « papabile »... Il est clair que seule une profonde sainteté pourrait permettre à un prélat de résister à cette insistante cour médiatique des ennemis du Christ ! Mais outre la séduction des éléments les plus faibles et fragiles de l'épiscopat - ou les plus enclins à adhérer à des positions hérétiques - il faut également tenir compte de la pression inimaginable, directe et indirecte, exercée sur quiconque est fidèle à la Tradition : la conspiration du silence (dont parle saint Pie X avec une infinie sainteté) envers qui est orthodoxe, envers qui est fidèle, envers qui ne cède pas à la perverse démolition de la doctrine de toujours; la pression, l'insulte envers qui tient bon, et en même temps, toujours, la séduction pour qui se plie et commence à parler comme le veut le monde. Lisons comment Pascendi décrit la stratégie contre les hommes d'église fidèles : « Après cela, il n'y a pas lieu de s'étonner si les modernistes poursuivent de toute leur malveillance, de toute leur acrimonie, les catholiques qui luttent vigoureusement pour l'Église. Il n'est sorte d'injures qu'ils ne vomissent contre eux. Celle d'ignorance et d'entêtement est la préférée. S'agit-il d'un adversaire que son érudition et sa vigueur d'esprit rendent redoutable : ils chercheront à le réduire à l'impuissance en organisant autour de lui la conspiration du silence. Conduite d'autant plus blâmable que, dans le même temps, sans fin ni mesure, ils accablent d'éloges qui se met de leur bord. Un ouvrage paraît, respirant la nouveauté par tous ses pores; ils l'accueillent avec des applaudissements et des cris d'admiration. Plus un auteur aura apporté d'audace à battre en brèche l'antiquité, à saper la tradition et le magistère ecclésiastique, et plus il sera savant. Enfin - et ceci est un sujet de véritable horreur pour les bons - s'il arrive que l'un d'entre eux soit frappé des condamnations de l'Église, les autres aussitôt de se presser autour de lui, de le combler d'éloges publics, de le vénérer presque comme un martyr de la vérité » (Pascendi, § 60).

[24] Nous paraphrasons et résumons les notions les plus importantes exposées par l'encyclique.

[25] On remarque qu'il y a déjà, dans cette thèse moderniste, une porte ouverte à I'immanentisme et à l'anthropocentrisme de Karl Rahner, il y a déjà le christianisme anonyme, car si Dieu, en vertu de l'incarnation du Christ, est immanent à l'homme (« il s 'est uni en quelque sorte à chaque homme », comme le dit le célèbre passage conciliaire!), chaque homme, même sans le savoir, est anonymement chrétien, donc non exclu du salut, et tous sont sauvés sans besoin de sacrements, de foi, de morale, de conformité de leur vie à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et si tous sont sauvés, il n'est plus nécessaire pour l'Église catholique d'être missionnaire, car l'Église catholique n'est qu'une avant-garde éclairée, l'avant-garde de pneumatiques, de personnes qui ont la gnose pleine et qui doivent la porter aux autres, mais sans trop de hâte, sans trop de décision, pour ne pas blesser leur sentiment déjà naturellement chrétien.

[26] Pascendi, § 53.

[27] Pascendi, § 61.

 

Sì Sì No No, Année XXXIX, n° 285 (475) Mensuel - Nouvelle Série Janvier 2006

 

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