concile ou conciliabule ?

Réflexions sur les invalidités possibles de Vatican II
Courrier de Rome, n°190, mai 1997


 

Les motifs d'une possible invalidité du dernier concile œcuménique, le concile discuté de Vatican II peuvent se réduire essentiellement à trois, liés entre eux :

I. en rapport à la qualité de l'intention avec laquelle il a été convoqué ;

II. en rapport à la qualité effective de son magistère ;

III. en rapport à la qualité de la doctrine qu'il enseigne.

Nous chercherons à exposer ces trois motifs séparément, en trois brefs essais.

 

I. L'INTENTION

 
w Une intention anomale

L'intention avec laquelle le pape convoque le concile doit être conforme aux intentions de l'Église. Ces intentions ont une signification objective, exprimant la fin institutionnelle de l'Église, ce pour quoi elle est, en tant qu'institution fondée par Notre-Seigneur en personne. Rentrent dans la fin primordiale de l'Église (qui est le salut éternel des âmes — salus aeterna animarum) la défense du saint dépôt de la foi et la conversion de tous les hommes au Christ.

L'intention explicite avec laquelle Jean XXIII a convoqué le concile a été cependant l’aggiornamento (= la mise à jour) de la doctrine, de son adaptation à la façon de sentir, de penser de l'homme contemporain. Dans l'allocution d'ouverture du Concile, le pape a dit en fait que "l'œuvre que notre époque exige" n'est pas tant celle de "garder" le "saint dépôt de la doctrine" — parce que se limiter à cela serait pour le pape presque un travail d'antiquaire, "se préoccuper uniquement de l'antiquité" — que celle de faire faire "un bond en avant" à l'enseignement de l'Église, en étudiant et en exposant la doctrine "à travers les formes de l'analyse et de la formulation littéraire de la pensée contemporaine"[1], c'est-à-dire à travers la méthode et la façon de s'exprimer de la pensée contemporaine.

La doctrine de l'Église a comme objet propre le dépôt de la foi. Si elle doit prendre "les formes d'analyse" ou la "formulation littéraire" de la "pensée contemporaine", cela signifie qu'elle doit être exposée selon les concepts de cette pensée, parce que les "formes d'analyse" ne peuvent être que l'application du concept à son objet, quel qu'il soit. Il n'est pas possible d'adopter une "forme d'analyse" sans faire siens en même temps les concepts dont cette forme est l'expression. Il n'est pas possible d'adopter par exemple la méthode de Descartes sans devenir des rationalistes à sa manière ou celle de la pensée existentialiste sans s'enfoncer dans les ténèbres d'un Heidegger ou carrément d'un Nietzche. Et la pensée contemporaine est caractérisée, comme on sait, par l'existentialisme, par la psychanalyse, par le marxisme ; affligée par toute sorte d'hédonisme et de matérialisme ; passionnée de tous les syncrétismes possibles et imaginables ; toute tournée vers l'immanence, l'exaltation de l'homme, la négation de Dieu ; ennemie déclarée de toute métaphysique et de toute définition claire et par cela même, ennemie jurée du Christ et de sa Sainte Église. De quelle façon "les formes d'analyse" et "de la formulation littéraire" d'une telle "pensée" peuvent-elles concourir à reformuler "l'habillage de l'ancienne doctrine"[2], on ne réussit pas vraiment à le comprendre. Il est donc difficile d'imaginer une pensée plus hostile au Christianisme que la "pensée contemporaine", pétrie jusqu'à la moelle d'esprit luciférien. Cette pensée représente un danger mortel pour le depositum fidei et pour le salut des âmes. Il n'aurait pas été du tout indigne d'un Concile Œcuménique de s'occuper directement, avec l'aide spéciale et infaillible du Saint-Esprit, de sa condamnation en règle et définitive. Au contraire le pape, par ses paroles, montrant à l'enseignement de l'Église la voie de la pensée contemporaine, de la même façon qu'on indique un modèle, a ouvert les portes à l'ennemi, a indiqué la voie de la reddition aux erreurs du monde.

 

w Un vice possible ex opere operantis

L'intention exprimée clairement par le pape, selon laquelle la tâche du concile serait de commencer le renouvellement de la doctrine de l'Église par l'ouverture à la "pensée contemporaine", ennemi juré de cette même doctrine, ne semble alors pouvoir se concevoir en aucune façon comme conforme aux intentions de l'Église (l'Église de toujours, dans sa constitution divine). Ces intentions de l'Église consistent dans la volonté de convertir le monde au Christ ex ratione salutis animarum, et non certainement à chercher des compromis avec le monde, ou à vouloir adapter le depositum fidei à la "pensée contemporaine", comme si ce n'était pas la pensée d'un monde qui est le royaume du prince de ce monde.

Nous ne pouvons donc pas éviter la question suivante : la convocation du concile, inspirée par une telle intention, doit-elle être considérée comme valide ? On ne parle, naturellement, pas ici de validité dans le sens formel (de la bulle d'indiction ou de la procédure administrative de la convocation), mais de validité substantielle, c'est-à-dire mesurée selon le critère, à son tour substantiel, représenté par les intentions de l'Église. La poursuite constante de ces intentions représente, en effet, pour toute personne consacrée une incontestable condition de validité des actes que sa charge lui impose ou lui permet. Quand nous parlons de l'invalidité possible de la convocation de Vatican II, nous voulons donc affirmer que nous pouvons nous trouver face à une convocation viciée par une intention non conforme — au point de sembler carrément contraire — aux intentions de l'Église (connues de tous depuis dix-neuf siècles), et non d'irrégularités formelles des procédures de convocation (que les juristes appellent vices de légitimité). La convocation papale, bien que légitime d'un point de vue formel, serait donc invalide du point de vue substantiel.

Le vice qui pourrait accabler la convocation de Vatican II ne concernerait donc pas la procédure de convocation en tant que procédure dans laquelle la suprema potestas du pontife (C.I.C. de 1917, alors en vigueur, chap. 218 et 219) se manifeste comme pouvoir exécutif, dans une série d'actes de pur droit administratif de l'Église. Il concernerait par contre l'intention qui a soutenu cette procédure et qui serait telle qu'elle empêcherait que l'effet juridique de la procédure (en soi techniquement non viciée) ait lieu : et l'effet juridique est donné justement par la validité de la convocation. Il s'agirait donc d'une invalidité ex opere operantis et non ex opere operato.

On ne pourrait pas non plus objecter, à notre avis, que le discours papal est un acte à part, parce que sans signification en ce qui concerne la convocation du concile ou n'appartenant pas à ses décrets : acte à part, donc sans influence sur la validité du concile. Mais cet acte représente, à bien voir, la conclusion, pour ne pas dire le couronnement, des actes dont résulte la procédure de convocation du concile, parce qu'il consacre de manière solennelle l'intention papale sous-tendue à tout acte de la procédure elle-même. Que cela ait été mentionné ou non dans les actes de la procédure, c'est dans le discours solennel d'ouverture (discours qui fit à l'époque une impression énorme) que le but du concile a été exposé et développé avec une telle étendue d'arguments, qu'il en a acquis le relief typique des concepts exprimés dans un acte formel du magistère. On doit, en fait, considérer comme acte du magistère un discours dans lequel le pape nous expose ses intentions, en indiquant avec autorité à un concile œcuménique son objectif et en enseignant au fidèles ce qu'ils doivent attendre du concile, en relation avec sa fin. Or, si dans cette clôture solennelle, magistérielle, de la procédure de convocation, est allégué comme motif de convocation du concile une fin qui n'apparaît pas du tout conforme aux intentions pérennes de l'Église, il nous semble légitime d'estimer que la convocation elle-même puisse être considérée comme invalide, abstraction faite de la légitimité formelle de ses actes. Et cela, en présumant que, ex mente pontificis, la procédure ait toujours été soutenue par l'idée d'atteindre un but en soi non légitime pour l'Église (l'ouverture, l"'aggiornamento", l'adaptation, le dialogue avec le monde), déclaré ensuite solennellement dans l'allocution citée. L'invalidité possible concernerait donc l'illégalité de la cause (causa finalis) ou du motif pour lequel le pape a voulu la convocation d'un concile.

 

w L"'aggiornamento", unique véritable but de Vatican II

Et si quelqu'un objecte à ce que nous avons dit jusqu'à maintenant, que le pape Roncalli a dit que le concile œcuménique, "veut transmettre pure et intègre la doctrine, sans atténuations ni déformations"[3], dans la nécessaire "continuité du Magistère ecclésiastique"[4], ces affirmations révélant une intention objectivement conforme aux intentions pérennes de l'Église, nous répondons :

1) De telles affirmations constituaient un acte dû parce qu'une des conditions de validité d'un concile œcuménique, expres­sément déclarée dès 787 par le deuxième Concile de Nicée, est constituée par la cohérence et la continuité de la doctrine professée en lui avec la doctrine de tous les conciles œcuméniques précédents[5]. D'où, dans la bulle d'indiction du 25.12.1961, il est dit que "le nouveau concile œcuménique [a lieu] en adjonction et en continuation de la série des vingt grands Conciles réunis tout au long des siècles, une véritable providence céleste pour l'accroissement de la grâce et du progrès chrétien"[6]. Et cette phrase peut-être interprétée dans le sens de contenir une référence implicite à la continuité de magistère et de doctrine que Vatican II aurait du nécessairement montrer avec tous les vingt conciles antérieurs.

2) Mais déjà dans la bulle, les affirmations rappelées ci-dessus venaient après la phrase qui indiquait l'objectif réel, primordial du concile, convoqué "pour donner à l'Église la possibilité de contribuer plus efficacement à la solution des problèmes de l'époque moderne"[7].

Un objectif, donc, tourné vers les problèmes du monde : l'allocution d'ouverture allait ensuite éclaircir les termes exacts de cette "contribution plus efficace". En fait, comme on l'a vu, une plus grande efficacité de l'action de l'Église viendrait, selon le pape, non pas de la défense du dépôt de la foi, en renouvelant ou en étendant les condamnations dogmatiques jadis infligées dans le passé à la "pensée contemporaine", — "maintenant, toutefois, l'Épouse du Christ préfère utiliser la médecine de la miséricorde plutôt que de la sévérité"[8]mais plutôt en prenant "les formes de l'étude et de la formulation littéraire de la pensée contemporaine", afin qu'elles concourent au "rhabillage" de la doctrine de l'Église[9] ! Ce qui avait été condamné par les papes et par les conciles du passé, la pensée profane, devait maintenant devenir "une forme d'étude" pour étudier et exposer "l'ancienne doctrine", la doctrine constituée depuis des siècles pour la défense du "depositum fidei" ! Du texte du pape, il résulte clairement que l'aggiornamento de la doctrine de l'Église grâce à son adaptation à la façon profane de sentir du monde, constitue non seulement l'objectif primordial du concile, mais aussi un objectif capable d'être particulier, révélant ainsi une intention spécifique et bien déterminée de son propre objet. Et c'est cette intention spécifique et indépendante (parce qu'elle ne se laisse pas absorber dans l'objectif donné du maintien de la doctrine) qui, en soi, ne peut être conforme aux intentions pérennes de l'Église. Donc :

3) Sans cet objectif, sans cette intention d'adapter le dépôt de la foi à cette "pensée", que l'Église avait auparavant toujours condamnée, le concile n'aurait jamais eu lieu ! Le pape Roncalli est bien explicite à ce sujet. Il affirme ouvertement qu'"on n'avait pas besoin d'un concile", pour défendre le dépôt de la foi. En fait : "L'objectif principal de ce concile n'est pas... la discussion de tel ou tel thème de la doctrine fondamentale de l'Église, en répétition diffuse de l'enseignement des Pères et des Théologiens anciens et modernes que l'on suppose toujours bien présent et familier à l'esprit. Pour cela on n'avait pas besoin d'un concile..."[10]. L'intention primordiale qui a poussé le pape, et plutôt l'unique vraie et fondamentale intention, a donc été celle de l'aggiornamento de la doctrine moyennant son habillage avec les "formes d'étude" de la "pensée contemporaine" ; cela a été cette intention qui, en aucune façon, ne peut être considérée comme conforme aux intentions de l'Église. On ne peut donc pas soutenir que l'aggiornamento soit une chose légitime, s'il est en accord avec la doctrine traditionnelle de l'Église ; on ne le peut pas parce que — les paroles du pape Roncalli nous le montrent clairement — l'aggiornamento est en soi illégitime parce qu'il signifie revêtir la doctrine de l'Église des formes de la "pensée contemporaine", avec le résultat de la détruire depuis les fondations, en introduisant en elle l'ambiguïté et la contradiction c'est-à-dire les notes distinctives de la "pensée contemporaine". L'aggiornamento indiqué comme l'objectif essentiel, primordial de Vatican II est donc quelque chose de négatif en soi, c'est la négation même de la saine doctrine catholique et l'intention qu'il révèle est également négative, exprimant une aspiration carrément contraire à ce qui constitue la fin pour laquelle la Sainte Église a été instituée. Et si quelqu'un se scandalise parce que l'intention non conforme à celle de l'Église, est maintenant définie comme lui étant contraire, nous répondons que l'analyse impartiale révèle dans cette non-conformité une opposition intrinsèque à la fin institutionnelle de l'Église ; et que dans cette erreur très grave et pernicieuse tombe tout acte du magistère qui ne veut pas être conforme à la fin pour laquelle le magistère lui-même a été divinement institué. Cela a été dit, en fait, avec la plus grande clarté : "Qui n'est pas avec moi est contre moi, et qui n'amasse pas avec moi, dissipe" (Lc. 11, 23).

 

w Intention du pape et esprit du concile

Notre hypothèse d'invalidité de la convocation de Vatican II parce qu'inspirée d'une intention non conforme aux intentions pérennes de l'Église, pour être complète doit s'arrêter, même si c'est brièvement, sur le rapport entre l'intention papale et l'esprit du Concile. En fait, l'invalidité ex opere operantis n'est pas en soi importante pour les sujets destinataires de l'acte atteint par elle. Dans le cas en question, si l'esprit du concile convoqué et tenu, s'était orienté selon les intentions pérennes de l'Église, une telle orientation aurait assaini l'invalidité supposée de la convocation. Il y a en fait des invalidités qu'on peut assainir et des invalidités qu'on ne peut pas assainir et qui comportent la nullité de l'acte.

Mais dans le cas du Concile Vatican II aucune action n'a eu lieu pour assainir. Dans le concile, les défenseurs de la tradition, de l'orthodoxie catholique, se sont toujours trouvés en minorité et leur bataille désespérée a réussi seulement à limiter les dégâts sur quelques points. L'esprit, la mens, l’intention de Vatican II, telle qu'elle ressort objectivement de ses documents, exprime au contraire une orientation parfaitement en accord avec l'intention hétérodoxe qui a inspiré Angelo Roncalli. Ensuite il faut rappeler que "la rupture de la légalité conciliaire" (remarquablement documentée par le professeur Amerio au chap. IV de son Iota Unum), avec le rejet qui s'en est suivi de tous les schémas déjà élaborés, sauf un, ainsi que la prépondérance des néo-modernistes dans les diverses commissions, a eu lieu avec la complicité active et passive de Jean XXIII qui n'a pas levé le doigt pour défendre le fruit de plus de trois ans de travail préparatoire, conduit avec le plus grand sérieux et encore sous le signe de la tradition. Et son successeur, Paul VI, a montré une mens encore plus radicale, dans le sens du renouveau et de l'aggiornamento de l'Église aux valeurs de l'homme et du monde. Cela résulte déjà clairement de son premier discours tenu devant le concile, l'allocution d'ouverture de la deuxième session, le 29.9.1963. Dans cette allocution, le pape Montini se pose en exécuteur testamentaire de Jean XXIII, et de sa volonté d"'aggiornamento" de l'Église, volonté qu'il développe et approfondit en indiquant au Concile quatre objectifs fondamentaux, d'une amplitude et d'une portée immenses : une nouvelle conscience de soi de l'Église, la réforme de l'Église, l'unité "avec les autres chrétiens", le dialogue avec le monde contemporain"[11].

Les limites de cet essai, avec lequel nous voulons seulement proposer des hypothèses d'étude à ceux qui ont à cœur le destin de la sainte Église, nous empêchent une analyse détaillée de cette très importante allocution papale. Mais c'est une chose connue que les diverses allocutions montiniennes, d'ouverture ou de clôture des sessions conciliaires, constituent comme un crescendo qui atteint son sommet dans le discours de clôture du concile (7.12.1965), dans lequel le pape, comme possédé de délire humaniste, proclame que l'objectif de l'Église est de "servir l'homme" (non pas Dieu, mais l'homme !) parce que l'Église, l'Église du renouveau, "d'une certaine façon s'est déclarée la servante de l'humanité"[12].

Et alors :

1) si le pape qui a succédé à Angelo Roncalli a montré, à l'égard des objectifs du concile, la même intention, non conforme (et même contraire) aux intentions pérennes de l'Église ;

2) si la "mens" conciliaire telle qu'elle résulte objectivement des objectifs que le concile a faits siens et qui sont poursuivis in décréta d'une manière sans équivoque, est orientée dans la même direction que la "mens" papale ;

3) il faut en conclure que l'esprit du concile, c'est-à-dire l'intention qui l'a poussé et qui résulte des documents, ne se distingue pas de l'intention de Roncalli et de Montini mais au contraire la perfectionne et la porte à son accomplissement (nonobstant l'opposition des défenseurs de la vérité catholique).

L'esprit du concile n'a donc pas guéri l'intention hétérodoxe qui a été à l'origine du concile lui-même mais l'a renforcée. Lui aussi s'est inspiré d'une fin non conforme aux intentions de l'Église. La possible invalidité initiale, le vice d'origine reste et constitue, estimons-nous, un motif possible d'invalidité de Vatican II tout entier [13].

 

w L'intention de Jean XXIII apparaît de manière univoque et obstinée

Une critique possible de ce que nous avons dit jusqu'à maintenant pourrait être de caractère philologique. En fait, le professeur Amerio a mis en relief comment la phrase selon laquelle la doctrine certaine et immuable de l'Église doit être étudiée et exposée "de telle façon qu'elle facilite à la mentalité contemporaine le devoir de la faire sienne" (Iota Unum — N.E.L. n °39, p. 71) ne représente pas une traduction du texte officiel latin du discours papal, mais une pensée beaucoup plus large. Le latin se limite à dire que la doctrine "ea ratione pervestigetur et exponatur quam tempora postulant" = que la doctrine... "doit être approfondie et présentée de la façon qui répond au exigences de notre époque"'[14]. Toutefois, le pape a laissé utiliser dans des documents officiels cette version en langue vulgaire, en s'en servant au contraire lui-même, dans l'allocution de Noël aux cardinaux, pour la sainte fête de Noël 1962[15]. Cela signifie alors que la phrase en langue vulgaire a été élevée par le pape lui-même à l'interprétation authentique de ce qu'il entendait dire dans l'allocution (étant donné qu'il s'est cité lui-même selon cette phrase). Cela signifie de même que la phrase en langue vulgaire développe le contenu caché, le noyau, de la phrase latine en constituant une formulation plus large de celle-ci. Les deux phrases ne contiennent, en fait, aucune antithèse du moment que le latin mentionne la "ratio" que "les temps exigent" pour l'enseignement de la doctrine, tandis que la langue vulgaire explique en quoi consiste une pareille "ratio" : à adopter la méthode et le langage, c'est-à-dire la façon de penser et de s'exprimer des contemporains, des pro­fanes. Nous avons donc passage d'une forme synthétique (le latin) à une forme analytique (italien et autres langues). Le texte latin et ceux en langues vulgaires s'intègrent et se complètent l'un l'autre parce que le concept affirmé est toujours le même : l'enseignement de l'Église doit "s'adapter aux temps", doit "se mettre à jour", ne doit pas s'occuper de la défense du dépôt de la foi, qui (nous l'avons vu), semble au pape lui-même une entreprise de simples antiquaires érudits !

Le texte en langue vulgaire ne représente donc aucune altération de la pensée authentique de Jean XXIII : il en représente, au contraire, le développement naturel, sanctionné en général par le pape lui-même. Il n'y a jamais eu deux intentions à la base de Vatican II : une "bonne" du pape, et une "mauvaise" de ceux qui auraient déformé sa pensée dans les traductions en langues vulgaires, en profitant de sa "bonhomie" supposée. L'intention a toujours été une seule, exprimée avec une gradation savante du latin aux langues vulgaires. Une seule, non conforme aux fins institutionnelles de l'Église, comme nous croyons l'avoir démontré.

Bien autre avait été l'intention manifestée par Pie IX en convoquant Vatican I. "Le 6 décembre 1864 se réunissait, en présence de Pie IX, la Sacrée Congrégation des Rites. Le pape communiquait, avec l'obligation du silence le plus absolu, son vif désir de convoquer un concile œcuménique, pour opposer aux aberrations de la libre pensée contemporaine une défense efficace de la pensée et de la doctrine catholiques. Peu de temps après, le pape communiquait aux cardinaux de Curie son désir, en les priant de Lui donner réponse..."[16]. Cette intention a été pleinement conforme aux intentions de l'Église de toujours, fondée par Notre-Seigneur pour la conservation et la défense du patrimoine de la vérité révélée, pour le salut des âmes !

La continuité d'intentions du pape Roncalli doit aussi être mise en relief. Il faut rappeler, en effet, que le pape convoque le concile de sa propre initiative (C.I.C. de 1917, c. 222 § 1) et lui confère une orientation déterminée, pour un but déterminé : son rôle est substantiel, souverain, primordial, unilatéralement déterminant. L'orientation commence à prendre forme dès les actes préparatoires du concile ou même avant eux, bien antérieurement donc au début des actes de la procédure de convocation proprement dite. Dans un discours aux cadres de l'Action Catholique, le 14 février 1960, Jean XXIII était déjà en mesure d'anticiper que "l'objectif principal et immédiat du Concile" serait celui de "présenter au monde l'Église dans sa vigueur éternelle de vie et de vérité [vague généralité n.d.l.r.], et avec sa législation adaptée aux circonstances du présent [phrase significative, qui introduit une grave et importante novation dans la responsabilité du concile - n.d.l.r.]"[17].

L'objectif immédiatement lié à une telle adaptation aurait été ensuite d'ouvrir un dialogue avec "les frères séparés"[18]. Nous trouvons déjà ici la base de l'allocution d'ouverture qui sera prononcée plus de deux ans plus tard : l'Église doit s'adapter au présent, c'est-à-dire au monde moderne. L'ouverture vers les prétendus "frères séparés" (en réalité des hérétiques et des schismatiques opposés de toutes leurs forces au nom catholique), répétée comme indispensable dans une audience du 10 mai 1960, est donc entendue comme conséquence primordiale de l"'aggiornamento" (elle allait en devenir ensuite une compo­sante intégrale). Dans des prises de position publiques ultérieures, par exemple, le 30 mai 1960, Jean XXIII a fait référence précisément à la nécessité d'introduire dans l'Église une plus grande collégialité[19]. Ces rappels démontrent que, dans l'esprit du pape, étaient déjà présents en substance les trois thèmes essentiels, développés ensuite de la façon que nous savons, par Vatican II : l'adaptation au monde, l'ouverture œcuménique, le développement de la démocratie dans l'Église (la "collégialité"). Mais ce n'est pas tout. Dans l'exhortation apostolique Sacrae Laudis, du 6 janvier 1962, invitant le clergé à réciter avec ferveur "l'office divin pour l'issue heureuse de Vatican II", ouvert depuis à peine deux semaines, le pape affirme que le concile réussira dans ses objectifs "d'autant plus qu'il comportera, non seulement un raffermissement de la foi catholique et une mise à jour de la législation de l'Église, en conformité avec les circonstances actuelles, mais encore un effort collectif, décidé et unanime, de sanctification générale"[20]. Ici réapparaît le principe selon lequel la "législation" de l'Église doit s'adapter "aux circonstances actuelles", principe déjà exposé (comme nous l'avons vu) presque deux ans plus tôt. Ensuite, se fait jour l'image du Concile comme nouvelle Pentecôte. "Le Concile Œcuménique, encore avant qu'une nouvelle et grandiose Pentecôte, ne dirait-on pas qu'il veut être une véritable nouvelle épiphanie, une des nombreuses, mais une des plus solennelles qui se renouvelèrent et se renouvellent au cours de l'histoire ? [21]. En parlant le jour de l'Épiphanie, le pape compare l'imminent concile carrément "à une véritable et nouvelle épiphanie" et "à une nouvelle et grandiose Pentecôte". Il s'agit d'une simple image. Reste pourtant le fait que cette idée, pas du tout orthodoxe, du concile œcuménique comme "nouvelle Pentecôte" capable par là même d"'enrichir" la doctrine de l'Église — relevée par le professeur Dörmann dans les écrits du pape actuellement régnant [22] — cette idée, donc, nous la retrouvons, ne serait-ce que comme image non encore articulée dans une théorie, déjà dans la pensée et dans l'intention publiquement manifestées par Angelo Roncalli, quand il répète, dans la partie finale de son exhortation apostolique, que "le travail précieux et tenace des diverses commissions préparatoires [du concile (n.d.l.r.)] ... est déjà en train de puiser des éléments substantiels de très pure doctrine... dans une correspondance étudiée et éclairée avec les exigences modernes et explicables des temps et des lieux"[23].

C'est nous qui soulignons. Chaque fois que le pape exalte l'œuvre que l'on attend du concile, ou celle de sa préparation, il ne manque jamais de rappeler, comme fin typique de ce concile, l'adéquation — ou la "correspondance" aux "exigences modernes et explicables", ou encore avec ce que, déchirant tous les voiles de la prudence, il appellera ensuite ouvertement "la pensée contemporaine".

La nouveauté représentée par un concile ainsi conçu semble être à la racine de l'exaltation que le pape n'hésite pas à manifester au clergé. Il poursuit en fait : "On peut donc bien dire que nous nous sentons tous sur la ligne d'arrivée d'une époque nouvelle, fondée sur la fidélité à l'ancien patrimoine, qui s'ouvre aux merveilles d'un véritable progrès spirituel : et c'est seulement par le Christ, roi glorieux et immortel des siècles et des peuples, que ce progrès pourra atteindre dignité, prospérité et bénédiction"[24].

Mais en quoi consiste "l'époque nouvelle" ? Comme c'est évident, dans le fait de s'ouvrir "aux merveilles d'un véritable progrès spirituel". Et que ce progrès doive arriver dans la "fidélité au patrimoine ancien", au Christ, est une simple déclaration de façade, étant donné qu'il doit consister, comme on l'a vu, dans l'adoption des "formes de recherche et de formulation littéraire correspondant à la mentalité contemporaine", ennemie jurée du Christ et de Son Église.

L'intention de Jean XXIII resplendit ici en toute clarté, parfaitement en accord avec ce qu'il dira dans l'allocution d'ouverture du concile. Le concile aurait donc été une "nouvelle et grandiose Pentecôte" ; "une vraie et nouvelle Épiphanie" ; la "ligne d'arrivée d'une époque nouvelle", d'un "véritable progrès spirituel". Et tout cela, parce qu'il aurait mis à jour et adapté l'enseignement de l'Église à la façon de sentir du monde, ennemi du Christ !

Et il ne manque même pas, dans cette extraordinaire exhortation apostolique, une référence à cette exhumation d'aspects archaïques du rite, qui seraient ensuite utilisés intentionnellement pour élaborer le Novus Ordo Missœ, la création de Paul VI, "théologiquement" appréciée des protestants ! En fait Jean XXIII, s'adressant toujours aux prêtres, les exhorte : "... à offrir en particulier [l'office divin quotidien — n.d.l.r.] pour la réussite heureuse du Concile, afin que, en recherchant les traces de la jeunesse fervente de l'Église, il réussisse à lui redonner toute la splendeur de son visage"[25].

Et si quelqu'un voulait se scandaliser face à l'image du pape Jean qui émerge de l'analyse objective de ses paroles, qu'il réfléchisse au jugement extrêmement ambigu qu'il donne lui-même du modernisme dans un écrit daté de 1922, en mémoire de son ancien professeur de séminaire, le Père Francesco Pitocchi : "Un peu partout [au début du siècle n.d.l.r.] soufflait ce vent, parfois impétueux, parfois caressant, de modernité — qui a ensuite dégénéré partiellement en ce que l'on appelle le modernisme — qui devait infester le souffle et l'âme de beaucoup, et qui était, spécialement dans les premiers mois, une tentation pour tous"[26]. Et en fait : "L'esprit de modernité, de liberté, de critique est comme le vin généreux, qui fait mal aux cerveaux faibles"[27]. Et aux forts ? Le pape voulait peut-être dire qu'à eux il fait du bien ?

 

Canonicus

(A suivre).

 


Notes

[1] Documenti  del  Concilia  Ecumenico Vaticano II : [Les documents du concile œcuménique Vatican II], texte latin-italien, Grégorienne, Padoue, 1966 : La solenne apertura del Concilio = [L'ouverture solennelle du concile], pp. 1075-1081, pp. 1078-1079.

[2] Op. cit., p. 1079.

[3] Op. cit., p. 1078.

[4] Op. cit., p. 1075.

[5] Cf. V. Péri, I concili e le Chiese. Ricerca stori-ca sulla tradizione d'universalità dei sinodi ecumenici, = [Les conciles et les Églises. Recherche historique sur la tradition d'universalité des synodes œcuménique), Rome, 1965, p. 21 sq.

[6] Tutti i documenti del Concilio e del Post-Concilio [Tous les documents du concile et du post-concile], 3e édit. par Reginaldo Lannarone O.P., extrait spécial, Naples, 1962, p.77. Voir en outre: V. Péri, I concili e le Chiese. Ricerca storica sulla tradizione d'universalità dei sinodi ecumenici, Rome, 1965, p. 21 sq.

[7] Op. cit., ibid.

[8] L'ouverture solennelle du Concile, in I Documenti..., cit. p. 1079.

[9] Op. cit., ibid.

[10] Op. cit., p. 1078. C'est nous qui soulignons. Mais que signifie "en répétition diffuse", "fusius repetantur" ?

[11] La Chiesa prende coscienza di se stessa = [l'Eglise prend conscience d'elle-même], in I Documenti..., cit., p. 1094 sq.

[12] Fiducia nell'uomo e dialogo con il monda, = [Confiance dans l'homme et dialogue avec le monde ], in I Documenti..., cit., p. 1156.

[13] Sur le caractère ambigu de l'esprit du Concile Vatican II, cf. Abbé Lorans. L'Esprit du Concile, in "Église et Contre-Église au Concile Vatican II", Actes du 2e Congrès de Sì sì no no Albano-Laziale, 2-5 janvier 1996, pp. 149-167 ("Publications du "Courrier de Rome", B.P. 156 -78001 Versailles.)

[14] R. Amerio, Iota Unum, Étude des variations de l'Église catholique au XXe siècle.

[15] Op. cit., p. 73, note 5.

[16] Mgr Santi Pesce, La Chiesa Cattolica, perenne motivo di credibilità, Turin, 1960, p. 5.

[17] Cit. par l'abbé Simoulin, Les vota des évêques en réponse à la consultation préparatoire au concile Vatican II, in "Église et Contre-Église au Concile Vatican II cit., pp. 75-110, p. 85 (n.b. les soulignements sont de nous).

[18] Op. cit., ibid.

[19] Pour les sources citées, V. op. cit., p. 86.

[20] Esortazione apostolica "Sacrae laudis", in appendice à Jean XXIII, II giornale dell'anima, e altri scritti di pietà, Rome, 1965, pp. 475-482, p. 475. L'appendice en donne la traduction italienne publiée dans L'Osservatore Romano.

[21] Op. cit., p. 477, Les soulignements sont dans le texte.

[22] Cf. J. Dörmann, Le concile Vatican II et la théologie de Jean-Paul II, in Église et Contre-Église, cit., pp. 169-195.

[23] Esortazione apostolica "Sacrae Laudis", cit., p. 479. (nb. les soulignements sont de nous).

[24] Op. cit., p. 479.

[25] Ibid., p. 481.

[26] Testimonianza di Don Angelo Roncalli a P. Francesco Pitocchi, in Il giornale dell'anima, cit., pp. 464-474, p. 469. (nb. les soulignements sont de nous).

[27] Op. cit., ibid.