Pour aller plus loin :

La religion de la conscience,

fondement de l’œcuménisme actuel ?

 

Suite à l’envoi de la brochure sur l’œcuménisme, un prêtre nous a écrit une lettre dont nous publions la trame essentielle (encadrés) avec, en regard, la réponse qui lui a été adressée. Cet échange soulève peut-être le point fondamental d’une divergence, dont l’œcuménisme n’est qu’une conséquence. Le débat est ouvert. N’hésitez pas à intervenir à votre tour en nous écrivant.

 

Monsieur l’abbé,

 

J’ai reçu avec beaucoup d’attention, et même d’émotion à cause de toute la souffrance qu’il révèle, votre Hors série N°3 de la Lettre à nos frères prêtres : « De l’œcuménisme à l’apostasie silencieuse ». Je vous confie simplement et cordialement mes réactions, puisque vous le souhaitez.

Un temps de silence et de prière devrait être le fondement préalable à tout échange authentique. Mettons-nous donc à l’écoute de sa Parole en prenant comme guide l’Écriture.

 

L’unité entre les hommes est donnée dès le départ en Genèse 2, 7. Adam, c’est-à-dire l’Homme, tout homme, est formé de la glaise du sol et de l’Esprit de vie, ce grand Inconnu insufflé dans ses narines. « Et l’homme devint un être vivant ». Sa vie n’est pas seulement animale par son corps, elle porte une étincelle divine et participe à la vie éternelle. La nature pure est une fiction théologique dangereuse qui n’a jamais existé. La grâce est plus originelle que le péché. Dieu de son côté demeure fidèle et ne renie jamais sa Parole.

 On ne saura que plus tard quel secret immense l’homme porte en lui. La Trinité est déjà là, mais Dieu ne se dévoilera que progressivement au cours de l’histoire, d’abord comme un Être personnel, puis comme Seigneur de l’alliance, enfin comme Dieu Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Celui qui par sa vie, sa mort et sa résurrection nous livre l’Esprit du Père. Encore une fois c’est « la Bible lue sur les genoux de l’Église », comme le dit joliment saint Augustin, qui nous raconte cette saga, cette histoire de la famille divine. […]

 

« Au commencement était le Verbe écrit saint Jean… Il était Dieu. Tout a été fait par Lui et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans Lui… Il était la Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde… Il était dans le monde et le monde fut fait par Lui et le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas accueilli » (Jn 1, 1-11).

Vient ensuite dans le texte la différenciation entre les hommes charnels qui l’ont refusé et ceux qui l’ont accueilli, parce qu’ils étaient nés de Dieu. A ces derniers a été donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu (Jn 1, 11-13). La réponse positive ou négative de l’homme est donc antérieure à la venue du Verbe fait chair.

 

Cependant, dans ce temps qui précède, la diversification entre le juste et le pécheur (je pense au récit typique de Noé et du Déluge) ne s’effectuait qu’en relation avec l’Esprit de Dieu accepté ou rejeté (Gen. 6, 3-8) et en relation avec le Verbe éternel dont la Lumière illumine tout homme de l’intérieur.

 

Ce n’est qu’après avoir agi depuis toujours qu’à un moment déterminé de notre histoire « le Verbe s’est fait chair ». Le mystère déjà là et caché dans le cœur de Dieu depuis le commencement est alors totalement dévoilé en Jésus-Christ (Ro. 16, 25 ; Eph. 3, 5 ; Col. 1,26).

J’ai fait vérifier cette lecture du prologue de saint Jean par un grand spécialiste de l’évangéliste : le Père Xavier Léon-Dufour, qui l’a approuvée. Les conséquences sont considérables et apparaissent comme une Bonne Nouvelle pour ceux qui, comme notre Père des cieux, aiment notre humanité commune et soulignent la responsabilité de chacun. Ainsi, nous affirmons que le Verbe éternel est l’unique Sauveur qui parlait mystérieusement à tout homme dès avant l’incarnation du Jésus historique. « Celui qui commet le mal hait la lumière et ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient démontrées coupables ». Voilà pour les uns. « Celui qui fait la vérité vient à la lumière, afin que soit manifesté que ses œuvres sont faites en Dieu. » Voici pour les autres (Jn 3, 20-21). 

C’est donc dans la conscience profonde de chacun et même dans l’inconscient vécu, siège de la responsabilité, que tout se joue. La preuve c’est qu’au dernier jour, on ne nous demandera pas de quelle église nous sommes, bien que cette appartenance à une Église unifiée et voulue par le Seigneur soit très importante, mais si nous avons aimé et servi le Christ dans nos frères : « j’ai eu faim m’as-tu donné à manger ? etc. » (Mt 25). On ne sera pas jugé d’abord sur notre appartenance religieuse, mais sur la qualité de la relation à nos frères qu’on sache ou non explicitement qu’ils représentaient le Seigneur.

 

Dans le même sens, une phrase de l’Écriture nous interpelle de façon spéciale pour envisager cette unité voulue par Dieu entre tous les hommes sauvés par l’unique Médiateur. C’est la réponse de Jésus à Pilate à propos de la vérité : « Quiconque est de la vérité écoute ma voix » (Jn. 18, 17). Tout homme doit donc être fidèle aux impulsions de l’Esprit qui l’habite dès le commencement et suivre la lumière de sa conscience, qu’il sache ou non que depuis Pâques c’est en réalité la voix de Jésus ressuscité et monté au ciel qu’il écoute et à laquelle il obéit.

 

Relevons l’importance capitale pour chaque homme d’agir en fonction de la transcendance et de « la splendeur de la vérité » que nous avons à recevoir et non à fabriquer subjectivement. Si je me façonne ma propre vérité en décidant tout seul ce qui est bien et ce qui est mal, sans me laisser guider par ma conscience, écho de la voix du Seigneur, je me divinise abusivement et mensongèrement.

 

Telle est l’origine de toute faute : « vous serez comme des dieux » (Gen. 3, 5). Tel est le péché qui conduit à la mort, la mort spirituelle (1 Jn. 5, 16). On pourrait parler de « péché contre l’Esprit » (Mt 12, 31), celui qui nous pousse à diaboliser les autres, sans songer à notre propre conversion. Il faut demander au Seigneur d’expulser les forces du mal de notre cœur, pour que notre œil redevienne sain, pur,  transparent et que notre corps soit tout entier dans la lumière (Mt 6, 22-23).

Mon Père,

 

« Le temps se fait court » (1 Co. 7, 20) m’écrivez-vous. Et vous avez néanmoins pris le temps de m’écrire une longue lettre, en réponse à l’envoi du fascicule : De l’œcuménisme à l’apostasie silencieuse. Soyez-en vivement remercié. Il est beau de voir un prêtre comme vous, chargé de longues années de prière, chercher une vue synthétique des grands mystères de notre religion.

 Cependant, je dois vous avouer que votre analyse pose deux problèmes, qui font que peut-être cette esquisse n’est pas tout à fait « la Bible lue sur les genoux de l’Église » pour reprendre l’expression de saint Augustin. Si je me permets une telle franchise, c’est peut-être parce que nous touchons là au point fondamental d’une divergence dont l’œcuménisme n’est qu’une conséquence.

 

I – « L’unité entre les hommes est donnée dès le départ en Genèse 2, 7. L’Homme, tout homme, est formé de la glaise du sol et de l’Esprit de vie. Sa vie n’est pas seulement animale par son corps, elle porte une étincelle divine et participe à la vie éternelle » écrivez-vous.

 L’exégèse catholique et le Magistère de l’Église ont nettement précisé cette doctrine de la création de l’homme, afin d’éviter tout risque de panthéisme. On ne peut nullement dire de l’âme humaine qu’elle est une étincelle divine. S’il importe de souligner que l’homme a été créé dans la grâce, et non dans un état de nature pure, on ne peut en déduire que la grâce relève de l’essence de l’homme, qu’elle définit son être profond. Au contraire, la doctrine catholique est là pour rappeler que la grâce touche certes l’être même de l’homme, mais qu’elle lui est “accidentelle”, en ce sens qu’elle ne relève pas de sa nature même, et donc qu’elle peut être perdue ; je reste  par exemple homme, même si je perds la vue. C’est pourquoi l’Église a TOUJOURS distingué le naturel du surnaturel, et que cette distinction ne peut être évacuée. L’unité du genre humain n’est donc pas cette parcelle commune de divinité présente en tout homme, car une telle « parcelle » n’existe pas. Le professer relèverait du panthéisme.

 

II – « Sa vie n’est pas seulement animale par son corps, elle porte une étincelle divine et participe à la vie éternelle. La grâce est plus originelle que le péché. Dieu de son côté demeure fidèle et ne renie jamais sa Parole » écrivez-vous ensuite.

 Certes, Dieu ne renie jamais sa parole. Pas même celle qui menaçait de mort – « Vous mourrez de mort » - le non respect du commandement originel. Comme moi, vous savez que l’Église, par cette parole, entend la double mort : mort temporelle comme châtiment physique, mais aussi et surtout mort spirituelle, c’est-à-dire perte de la grâce. Ainsi donc cette grâce originelle a été perdue par le péché originel. Cet aspect du plan du salut est par trop étranger à votre esquisse. Celle-ci ne parle pas du péché originel, ni par voie de conséquence de la Rédemption opérée par le Christ qui s’est fait « rançon pour nos péchés ».

En exposant sa doctrine du péché originel, l’Église rappelle de plus combien celui-ci a blessé la nature intime de l’homme. Non seulement le péché nous a enlevé la grâce, mais il a provoqué les blessures d’ignorance, de malice, de faiblesse et de concupiscence.

 

De ces deux points découlent de nombreuses divergences doctrinales, notamment ecclésio-logiques.

I.1 Pour ceux qui estiment que l’homme est une parcelle divine intouchée par le péché, autrement dit qui avec Rousseau divinisent la conscience humaine – « Conscience, conscience, instinct divin » – la conscience devient la norme suprême. C’est là que se fait la révélation : vous mentionnez ainsi le « Verbe éternel qui parle mystérieusement à tout homme dès avant l’incarnation du Jésus historique ». C’est encore là, dans la conscience, que se joue le salut, d’où votre phrase : « La diversification entre le juste et le pécheur ne s’effectue qu’en relation avec le Verbe éternel dont la lumière illumine tout homme de l’intérieur… C’est dans la conscience profonde, et même dans l’inconscient vécu que tout se joue. Au dernier jour, on ne nous demandera pas de quelle église nous sommes ». Cette conscience, parcelle divine, ne doit pas être soumise à quiconque, sinon à Dieu. D’où la revendication d’une liberté de conscience, faussement appelée liberté religieuse. 

I.2 – Pour la foi catholique au contraire, l’homme laissé à lui-même est incapable de trouver Dieu, qui plus est de vivre en conformité à ses desseins. Telle est la conséquence directe du péché originel hérité de nos premiers parents. Si la connaissance naturelle de Dieu est possible (cf. Vatican I), cette connaissance ne reste que naturelle, et par voie de conséquence insuffisante par elle-même pour assurer le salut. D’où le besoin d’une révélation extérieure à laquelle l’homme se soumette ; d’où la nécessité surtout d’un médecin, d’un sauveur qui en son humanité rachète une nature captive du péché. Parler de liberté de conscience et de solitude divine d’une conscience humaine face à Dieu est une utopie humaniste que l’Église a toujours condamnée. Elle se demande d’ailleurs à quoi servirait, pour les tenants d’une telle doctrine, l’Incarnation Rédemptrice du Verbe : ne rendent-ils pas vaine la  croix du Christ (cf. 1 Co 1, 17) ?

 

II.1 – Vu que l’homme a perdu la grâce originelle par le premier péché, la doctrine catholique affirme qu’il n’y a pas de salut en dehors de l’homme-Dieu (Act. 4, 12 : « Il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés »). Seule notre incorporation au Christ sera source de salut (cf. Jn 15, 1-6). Or, comme l’Église catholique est le Corps mystique du Christ, la foi oblige à croire qu’il n’y  a pas de salut hors de l’Église. Selon cette conception traditionnelle, le souci œcuménique de l’Église catholique consiste à ramener à elle les brebis dissidentes , ramener en son sein les brebis égarées en les faisant renoncer aux erreurs pour se soumettre à l’enseignement révélé par le Christ et transmis par son Église. C’est ce qu’on appelle l’œcuménisme “de retour”, prôné par tous les papes depuis plus d’un millénaire jusqu’à Pie XII inclusivement.

II.2 – Le souci unitaire de la nouvelle religion – car c’en est une – est tout autre. Il consiste à rassembler et à vivre de manière visible cette supposée unité invisible et divine commune à l’ensemble du genre humain. Cette unité trouve son fondement dans cette soi-disant parcelle divine présente de manière inamissible en tout homme. Ainsi que l’explique le livret « De l’œcuménisme à l’apostasie silencieuse », ce faux œcuménisme – car ce n’en est pas un – a toujours été rejeté par l’Église, car « il détruit de fond en comble les fondements de la doctrine catholique » (Pie XI).

Conclusion

Devant cet abîme doctrinal qui sépare ces deux conceptions, nous ne pouvons que constater la véracité du propos tenu par les rédacteurs de l’opuscule : De l’œcuménisme à l’apostasie silen-cieuse. L’œcuménisme, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, n’est pas celui de l’Église catholique, aussi dissout-il la foi catholique, c’est-à-dire le Christ (1 Jn 4, 3). D’où l’urgence de considérer plus attentivement la plainte, la dénonciation, l’appel que contient ce livret. Ce qui est en jeu n’est autre que la Foi catholique, qui est victoire sur le monde (1 Jn 5, 4).

 

               Abbé Patrick de LA ROCQUE