œcuménisme :
petite grille des grandes notions
Jamais peut-être, on n’a tant parlé d’œcuménisme au sein de l’Église catholique. Les faits récents signalés ci-dessous manifestent en effet son omniprésence ; mais aussi son excroissance. C’est que peut-être les soubassements doctrinaux de l’œcuménisme catholique n’ont jamais été aussi ignorés qu’aujourd’hui. D’où la nécessité de faire le point. En exposant les principes de l’œcuménisme catholique pour les confronter à ce que l’œcuménisme actuel dit de lui-même, ce dossier entend situer sereinement un débat dont l’enjeu est capital.
L’œcuménisme catholique
w De quoi s’agit-il ?
Le mot est synonyme d’“universel”, de “catholique”. « Le renouveau de l’emploi du mot “œcuménisme” est dû au fait que les Protestants, voulant désigner une universalité et trouvant le mot “catholique” déjà au service de l’Église romaine, ont choisi son équivalent : “œcuménique”. » (Ch. Boyer, Œcuménisme chrétien, in Dictionnaire de théologie catholique).
Sa définition : Le concile Vatican II n’a donné qu’une définition très large de l’œcuménisme : « Par "mouvement œcuménique", on entend les entreprises et les initiatives provoquées et organisées en faveur de l'unité des chrétiens, selon les nécessités variées de l'Église et selon les circonstances. » (Unitatis Redintegratio n° 4). Demeurant volontairement imprécis, le décret conciliaire ne dit pas ce qu’il entend par “unité des chrétiens” ni ce que sous-entendent les expressions : “nécessités variées de l’Église” et “circonstances”.
SA compréhension : Si l’on ne reprend de cette définition que ses éléments principaux (« entreprises et initiatives provoquées et organisées en faveur de l'unité des chrétiens »), alors l’œcuménisme est une pratique constante de l’Église, ô combien importante. Depuis la conférence de Carthage avec saint Augustin (411) jusqu’aux conciles de Lyon (1274) ou Florence (1439), en passant par les célèbres rencontres de saint Dominique avec les Albigeois, l’Église a toujours cherché à mettre fin aux séparations nées des hérésies et des schismes.
Le but poursuivi par l’Église à travers les siècles était clairement défini : l’effort œcuménique n’avait d’autre objet que de faciliter le retour des hérétiques et schismatiques à l’unique Église catholique, en leur faisant renoncer à leurs erreurs et rébellions. Cet œcuménisme, dit “de retour”, fut la pratique constante de l’Église. Tel est ce que prouve l’histoire.
w L’œcuménisme à travers les siècles
Léon XIII (Lettre Præclara gratulationis du 20/06/1894), à l’occasion de son jubilé épiscopal, invite les protestants et autres non catholiques à revenir à l’Église catholique : « Nous nous tournons vers ces peuples [terme très générique] et, avec une charité toute paternelle, nous les prions et conjurons d’effacer toute trace de division et de revenir à l’unité » et de louer l’exemple des protestants qui sont revenus à l’Église catholique : « Il s’en trouva, esprits judicieux et cœurs avides de vérité, qui sont venus chercher dans l’Église catholique la voie qui conduit sûrement au salut. Ils comprirent qu’ils ne pouvaient adhérer à la tête qui est Jésus-Christ s’ils n’appartenaient au corps de Jésus-Christ qui est l’Église [catholique]. »
Pie IX (Lettre Jam vos omnes, 13/09/1868) avait agi de même à l’occasion du concile Vatican I. Il précisait : « Quiconque considère avec soin et médite l’état dans lequel se trouvent les diverses sociétés religieuses divisées entre elles et séparées de l’Église catholique devra se convaincre facilement que ni aucune de ces sociétés, ni toutes réunies ensemble, ne constituent en aucune façon et ne sont cette Église une et catholique que le Christ, le Seigneur, a fondée et bâtie, et qu’il a voulu voir exister, et qu’elles ne peuvent pas non plus être considérées en aucune façon comme un membre ou une partie de cette même Église, puisqu’elles sont séparées visiblement de l’unité catholique » (DzH 2998).
En 1595, Clément VIII (Instr. Magnus Dominus, 23/12/1595) disait des évêques de Kiev : « Grâce à la lumière du Saint-Esprit qui illuminait leur cœur, ils ont commencé à considérer sérieusement qu’ils n’étaient plus membres du Corps du Christ qu’est l’Église puisqu’ils n’étaient pas liés avec sa tête visible qu’est le Souverain pontife de Rome. C’est pourquoi ils décidèrent de rentrer dans l’Église romaine qui est leur mère et celle de tous les fidèles. »
En 1439, le concile de Florence réclame des Arméniens le retour à l’Église catholique et romaine pour les déclarer dans l’unité de communion (DzH 1328). En 1274, le 2ème concile de Lyon avait déjà réclamé un tel retour de la part des Grecs (DzH 861).
En 523, le pape Hormisdas réclame du clergé issu du schisme d’Acace, pour qu’il retrouve la communion perdue, qu’il « suive en toutes choses le Siège apostolique et prêche tout ce que celui-ci a décrété » (DzH 365).
w Le nécessaire “œcuménisme de retour”
Si l’“œcuménisme de retour” est la pratique constante de l’Église, c’est parce qu’une telle conduite est dictée par les livres saints. Selon le Nouveau Testament, l’hérésie est en effet égarement loin de la vérité, et donc séparation d’avec le Christ qui est Vérité : « Vous avez rompu avec le Christ, vous qui cherchez la justice dans la Loi ; vous êtes déchus de la grâce […] Votre course partait bien ; qui a entravé votre élan de soumission à la vérité ? » (Gal 5, 4 et 7). Aussi, la démarche de charité à l’endroit de celui qui s’est ainsi égaré consiste-t-elle, de la part du catholique, à ramener la brebis perdue dans la vérité : « Mes frères, si quelqu'un parmi vous s'égare loin de la vérité et qu'un autre l'y ramène, qu'il le sache : celui qui ramène un pécheur de son égarement sauvera son âme de la mort et couvrira une multitude de péchés » (Jc 5, 19-20). Tel est donc le véritable œcuménisme : ramener l’égaré à l’unique bercail qu’est l’Église catholique, détentrice de la Révélation et unique arche de salut.
C’est pourquoi Pie XI, dans son encyclique Mortalium animos sur l’œcuménisme (6 janvier 1928) condamne toute démarche œcuménique qui ne viserait pas au retour des dissidents : « Il n’est pas permis de procurer la réunion de chrétiens autrement qu’en poussant au retour les dissidents à la seule véritable Église du Christ […] Le retour à l’unique véritable Église, disons-Nous, bien visible à tous les regards, et qui, par la volonté de son fondateur, doit rester perpétuellement telle qu’il l’a instituée lui-même pour le salut de tous. »
Cet “œcuménisme de retour”, spécialement développé par les papes pendant la première moitié du XX° siècle, porta de nombreux fruits. Pour ne regarder que l’Europe, l’Angleterre compta 121 793 conversions d’anglicans au catholicisme entre 1920 et 1930, l’Allemagne quelque 10 000 par an, tandis que le catholicisme prenait racine dans des pays où il n’existait plus, tels le Danemark ou la Norvège (D. Rops, Un combat pour Dieu, tome 12-1 de L’histoire de l’Église du Christ, Paris 1967, p. 118 à 126).
L’œcuménisme actuel
w Le rejet de l’“œcuménisme de retour”
le Cardinal W. Kasper, Président du Conseil pontifical pour la promotion de l’Unité des Chrétiens, affirme ouvertement ce rejet : « Le vieux concept d'œcuménisme du retour a été remplacé aujourd'hui par celui d'itinéraire commun, qui dirige les chrétiens vers le but de la communion ecclésiale comprise comme unité dans la diversité réconciliée » (W. Kasper, La documentation catholique N° 2220 du 20/02/2000).
Qu’est-ce que cela veut dire ? Que désormais, la conversion des hérétiques ou schismatiques n’est plus réclamée, ni même souhaitable : « L'œcuménisme ne se fait pas en renonçant à notre propre tradition de foi. Aucune Église ne peut pratiquer ce renoncement » (W. Kasper, ibid.). En effet, continue-il ailleurs, « Nous ne pouvons jeter par-dessus bord ce qui nous a portés et tenus jusqu'à présent, ce dont nos devanciers ont vécu, en des circonstances souvent difficiles, et nous ne devons pas attendre cela de nos frères et de nos sœurs du protestantisme et de l'orthodoxie. Ni eux ni nous ne pouvons devenir infidèles » (La documentation catholique N° 2298 du 21/09/2003).
Un article, pris au hasard des revues diocésaines, explique ce changement radical qui a été opéré : « Incompréhensible ! A partir de l’Évangile, trois univers chrétiens se sont créés : orthodoxe, catholique et protestant. La vie les a rendus de plus en plus différents et hostiles. On se résignait. On finissait par vivre comme si les autres n’existaient pas. Pourtant, chez les catholiques on rêvait d’une unité retrouvée par le "retour au bercail". Orthodoxes et protestants allaient venir à Rome en avouant : "Vous seuls, catholiques, êtes dans le vrai". C’était vraiment du rêve, et on s’est réveillé. En 1950, à la première conférence missionnaire générale d’Édimbourg, on a enfin réalisé que cette division ne pouvait plus durer, mais que le chemin de l’unité ne passait pas par le suicide des orthodoxes et des protestants. Tous devaient exister à fond, se comprendre, et sympathiser » (Bulletin de la paroisse Saint Bénigne, n° 64 – 2000).
w Une unité à concevoir ?
Le nouvel œcuménisme consiste alors à imaginer et à réaliser un « futur modèle élargi de l'unité » (W. Kasper, La documentation catholique N° 2298 du 21/09/2003). L’obtention d’une unité visible en matière de foi, de sacrements et de ministère, réclamera en effet de donner à ces trois fondements de l’unité « une forme spirituellement rénovée » (ibid.).
On assiste alors à une redéfinition – ô combien floue – de la foi, des sacrements et de la charge ministérielle ; redéfinition supposée capable d’englober les différentes conceptions propres à chaque confession chrétienne, sans qu’aucune n’ait à renoncer à sa spécificité. L’Église du Christ serait alors une entité générique, englobant les différentes confessions chrétiennes. C’est une telle Église qui est décrite dans le récent message pascal signé communément par les responsables des différentes Églises chrétiennes d’Ile de France, dont un cardinal et 11 évêques catholiques : «Unis en son Corps [du Christ], nous constituons l'Église qui, malgré ses faiblesses, est, par la seule grâce de Dieu, le signe de sa présence dans le monde […] Nous sommes l'Église du Christ pour le monde et pour notre mission au service de tous. »
w Un pan-christianisme condamné
Ce nouvel œcuménisme est une reprise de la “théorie des branches” du XIX° siècle, selon laquelle « la véritable Église de Jésus-Christ est formée d’une part de l’Église romaine, d’autre part de la gréco-schismatique et de l’anglicane, qui auraient avec l’Église romaine un même Seigneur, une même foi, un même baptême ». Cette théorie réclamait la récitation de prières « pour que les trois communions chrétiennes qui, comme il est suggéré, constituent toutes ensemble l’Église catholique, se réunissent enfin pour former un unique corps. »
Or cette théorie est condamnée par le Magistère : « Son fondement (…) est tel qu’il renverse de fond en comble la constitution divine de l’Église ». C’est pourquoi sa prière pour l’unité, selon « une intention profondément souillée et infectée par l’hérésie, ne peut absolument pas être tolérée » (DzH 2886-87).
En analysant pas à pas l’œcuménisme promu par le cardinal Kasper et soutenu, hélas, par Jean-Paul II, l’étude que la Fraternité Saint-Pie X a remis à tous les cardinaux : De l’œcuménisme à l’apostasie silencieuse, montre le bien-fondé de cette condamnation du magistère et déplore les fruits amers de cette utopie œcuméniste : le faux œcuménisme des clercs mène inéluctablement à l’apostasie silencieuse des foules.