Ecclesia de eucharistia

- analyse et commentaire -

 

C’est par des paroles peu habituelles, à proportion de la situation à laquelle il veut remédier, que Jean-Paul II présente l’intention fondamentale de sa dernière encyclique : redonner à l’Eucharistie la place qui lui revient au cœur de l’Église, en dissipant « les ombres sur le plan doctrinal et les manières de faire inacceptables » (§ 10) qui menacent cet auguste sacrement.

 

Une encyclique de crise

Ainsi donc, le point de départ de l’encyclique est la reconnaissance implicite, mais publique et officielle, de l’état de crise que traverse la liturgie depuis plus de trente ans. L’aveu est de taille : la réforme liturgique, fleuron du renouveau souhaité par Vatican II, est désormais tristement auréolée d’un constat d’échec qu’on ne peut plus évincer, tant dans le domaine doctrinal qu’en matière de praxis quotidienne. La vérité est dure à admettre, et l’on comprend aisément les silences gênés qui souvent entourent la réception du texte pontifical. Seuls s’y intéresseront ceux qui, tels le cardinal Ratzinger, ont admis que « dans la crise de la foi que nous traversons, le point névralgique devient de plus en plus une célébration correcte et une bonne compréhension de l’Eucharistie » (card. Ratzinger, Il Dio vicino, San Paolo, 2003).

Partant d’un constat pastoral déplorable, Jean-Paul II pointe tout d’abord du doigt de graves dérives doctrinales, qu’il essaie de pallier par son enseignement (ch. 1 à 3). Viennent ensuite les abus disciplinaires auxquels sont consacrés deux chapitres (ch. 4 et 5), en attendant la parution d’un « document plus spécifique » annoncé au § 52. Le tout s’achève par un chapitre d’ordre spirituel centré sur Marie, femme eucharistique (ch. 6).

 

Constat pastoral

Peut-être est-il nécessaire en premier lieu d’admettre combien le constat pastoral posé par Jean-Paul II nous concerne : le Pape déplore l’abandon, presque complet en certains lieux, de la piété eucharistique (§ 10). Que sont devenues nos processions de la Fête-Dieu, les Saluts du Saint-Sacrement, ou plus simplement nos génuflexions au pied du tabernacle ? Que devient la foi en l’efficacité de la messe, lorsque un père Renier par exemple (doyen de la Faculté de théologie d’Angers), en une savante note, conseille au prêtres retirés de ne plus célébrer la messe parce qu’il considère comme un non-sens sa célébration privée ?

Posons franchement la question : en plaçant de côté le tabernacle en nos églises, n’avons-nous pas lentement délaissé la piété eucharistique, transformant sans vraiment le réaliser le temple de Dieu en maison du peuple, et de ce fait l’homme de Dieu qu’est le prêtre en animateur pastoral ? Oui, il était urgent de le redire, l’Eucharistie est le centre de cette Assemblée qui s’appelle Église. Elle doit de la même manière être au cœur de la vie quotidienne du prêtre, et Jean-Paul II le rappelle magnifiquement (§ 31).

 

De clairs rappels doctrinaux

Ces déficiences pastorales trouvent racine dans des déviances doctrinales clairement désignées : délaissement de la valeur sacrificielle de la Messe, dévaluation du sacerdoce ministériel du prêtre au profit du sacerdoce des fidèles, et plus profondément une théologie du sacrement « qui réduit son efficacité à celle de l’annonce » (§ 10).

Face à ces périls qui menacent la foi de l’Église, les accents  personnels et existentiels qui caractérisent l’introduction et la conclusion s’effacent pour laisser place aux rappels doctrinaux et à leur explication théologique.

A ceux qui utilisent le relativisme historique (condamné par saint Pie X) pour taxer l’enseignement tridentin de “crispation anti-protestante”, le Pape rappelle la validité permanente et l’actualité de ce grand concile (§ 9). Celui-ci oblige jusqu’en sa terminologie même, qui est « précisément destinée à sauvegarder la foi apostolique en ce grand Mystère » (§ 27).

A ceux qui sans vergogne rejettent comme désuète et “païenne” la notion de sacrifice pour définir la Messe, Jean-Paul II redit combien, par l’Eucharistie, « c’est le sacrifice de la Croix qui se perpétue au long des siècles » (§ 11), ce qui fait de la messe un sacrifice au sens propre (§ 13). C’est d’ailleurs cette notion de sacrifice qui, tout au long de l’encyclique, sert de trame à l’explication du Mystère.

 Pour ceux qui réduisent le prêtre à un président d’assemblée, Jean-Paul II réaffirme la foi admirative de l’Église dans la transcendance du prêtre qui agit in persona Christi, « c’est-à-dire dans l’identification spécifique, sacramentelle, au grand prêtre de l’Alliance éternelle, qui est l’auteur et le sujet principal de son propre sacrifice » (§ 29).

 
 

Ecclesia de Eucharistia – réactions épiscopales

 De bulletins diocésains en visites de sites internet, on découvre combien un silence aussi poli que gêné entoure la réception de la 14ème encyclique pontificale. Plus de la moitié des évêques de France n’en ont pas fait écho dans leur publication officielle.

De ceux qui se sont exprimés, certains ont relativisé le document : « Il ne faut pas lire la dernière encyclique de Jean Paul II comme un traité de théologie. C’est une lettre, avec des accents personnels » écrit Mgr Dagens (Angoulême). De même Mgr Bagnard (Belley-Ars) : « C’est sous la forme d’un témoignage plutôt que d’une réflexion théologique que Jean-Paul II nous transmet ce message. Comme s’il nous disait : “croyez d’abord à ce que je vis plus qu’à ce que je dis”. » Et ces deux évêques de délaisser les 6 chapitres de l’encyclique, purs de tout “accent personnel”, où Jean-Paul II “dit” la foi de l’Église et en donne une explication.

 Mgr Joatton, (Saint Etienne), reproduit l’introduction sans aucun commentaire. Mgr Dufaux (Grenoble) fait de même, en omettant cependant les paragraphes 9 et 10, lesquels incitent d’une part à admirer « les exposés doctrinaux des décrets sur la sainte Eucharistie et sur le saint Sacrifice de la Messe promulgués par le Concile de Trente », et d’autre part dénoncent les dérives dogmatiques actuelles.

Mgr Barbarin (Lyon) fait également le choix de citer quelques extraits, sans aucun commentaire. Pour expliquer le pourquoi du texte, il cite le passage du § 6 : « Par la présente encyclique, je voudrais raviver cette admiration eucharistique », mais omet le § 10 : « J'espère que la présente encyclique pourra contribuer efficacement à dissiper les ombres sur le plan doctrinal et les manières de faire inacceptables. » Toute mention des rappels doctrinaux faits par Jean-Paul II est absente.

L’éditorial de la revue diocésaine de Perpignan, intitulé Un Dieu à genoux, se centre sur une citation de Zundel sans rapport avec l’encyclique : « C’est une des choses les plus extraordinaires que le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ est un Dieu qui donne sa vie pour l’humanité, qui estime par conséquent la vie de l’homme au prix de la vie de sa propre vie : l’homme égale Dieu… Si nous croyions vraiment que la vie de Dieu est vraiment la mesure de la vie de l’homme, nous comprendrions immédiatement pourquoi le Christ nous renvoie constamment à l’homme, pourquoi la suprême consigne est d’aimer l’homme et non pas Dieu.

Les résumés de Messeigneurs Ricard (Bordeaux), Deniau (Nevers) et Perrier (Tarbes et Lourdes) qui énumèrent objectivement sans plus d’explication les grandes affirmations de l’encyclique, seront repris par telle ou telle revue diocésaine. Mgr Fihey (Coutances et Avranches) sera l’un des seuls à insister sur les rappels doctrinaux fait par Jean-Paul II, tandis que Mgr Aumonier (Versailles) remercie le Pape pour ce « cadeau magnifique » et note que « pour trouver un texte sur l’Eucharistie de cette autorité et de cette importance, il faut remonter à Mysterium Fidei de Paul VI. »

 

 

 Des explications théologiques trop fragiles

Bien que ces affirmations engagent la foi, Jean-Paul II sait qu’elles sont loin d’emporter l’assentiment commun du clergé. Aussi se sent-il l’obligation d’étayer ces vérités de foi à l’aide d’explications théologiques. Et là, il faut le dire, le texte pontifical est des plus laborieux.

On déplorera surtout que l’explication du caractère sacrificiel de la messe se réduise au fait qu’elle soit « don au Père » (§ 13). Se limiter à cette dimension – certes réelle mais commune à tous les actes de religion, même purement intérieurs – revient à délaisser la notion de sacrifice rituel, c’est-à-dire visible, au profit du seul sacrifice intérieur. Or, c’est bien ce sacrifice cultuel et visible que le concile de Trente avait en vue lorsqu’il affirmait que la messe est un sacrifice visible (DzH 1740) qui, par le biais de l’immolation non sanglante (DzH 1743), signifie de manière efficace l’unique sacrifice de la Croix. Aussi faut-il dire que l’explication théologique avancée par l’encyclique, loin d’éclairer l’affirmation doctrinale préalablement affirmée, la ternit. Tel est le résultat du regrettable compromis opéré avec une théologie réprouvée par Pie XII, selon laquelle la messe réalise une “présentification” par “contemporanéité” des événements du Triduum (§ 5, 11, 59).

Cette option a priori pour une théologie d’ailleurs sans fondements obscurcira nombre de développements. Comment peut-on par exemple déduire, ainsi que le suppose l’encyclique (§ 15), la présence substantielle du Christ de celle des événements du Triduum ? L’action serait-elle antécédente au sujet agissant ? Le cas échéant, par quel biais se réalise la présence des événements du Triduum ? La théologie classique est autrement plus lumineuse. A la suite des Pères de l’Église, elle affirme d’abord la présence substantielle du Christ sous les espèces eucharistiques, pour expliquer ensuite que cette présence, parce qu’elle est opérée par la consécration séparée du corps et du sang du Seigneur (signe visible et efficace du sacrifice), renvoie par le biais du mémorial à l’unique sacrifice du Christ. Sont donc réellement présents le Christ ressuscité (sous les espèces eucharistiques) et l’efficacité salutaire du sacrifice de la Croix, tandis que n’est que commémoré (présence in mente et non réelle) ce qu’on appelle le Mystère pascal, à savoir les événements  de la Passion, la Résurrection et l’Ascension du Seigneur.

 

Une lacune, révélatrice d’une grave dérive

En découvrant les trois premiers chapitres de l’encyclique, une omission surprend le lecteur. Jamais il n’est fait mention de la finalité propitiatoire de la messe, pourtant inscrite au cœur même des paroles consécratoires : « in remissionem peccatorum ».

Si le catholique regrette que tout un pan de la doctrine eucharistique – et non des moindres – soit ainsi passé sous silence, le théologien en cherche la raison, qui semble inscrite en filigrane dans le texte pontifical. A chaque fois qu’il y est fait mention de la Rédemption, c’est à l’aide d’expressions ambiguës qui semblent faire appel aux théories hétérodoxes de la Rédemption universelle : « […]  la réconciliation obtenue une fois pour toutes par le Christ pour l’humanité de tous les temps » (§ 12) ; «  pour la rédemption de tous » (§ 22) ; « son but [de l’Eucharistie] est la communion de tous les hommes avec le Christ » (ibid.) ; « union intime de l’homme avec Dieu et unité de tout le genre humain » (§ 24) etc. Ce contexte explique l’ambiguïté du § 8 décrivant le caractère cosmique de l’Eucharistie ; peut-on dire en vérité que l’Eucharistie « englobe et imprègne toute la création », car « le Fils de Dieu s’est fait homme pour restituer toute la création à Celui qui l’a tirée du néant » ?

Cette analyse semble confirmée à la lecture de la version latine de l’encyclique, qui seule fait foi. C’est au § 2, lorsque est cité le récit de l’Institution. Là où la Vulgate écrit : « qui pro vobis et pro multis effundetur » (versé pour vous et pour beaucoup), l’encyclique dit : « qui pro vobis funditur et pro omnibus » (versé pour vous et pour tous). Le pro multis est devenu pro omnibus, le pour beaucoup s’est transformé en pour tous : la théologie de la Rédemption se serait-elle transformée en hétérodoxie universaliste ? Serait-on allé, pour appuyer ces thèses sans fondement, jusqu’à falsifier la Parole de Dieu ? Tel est, sans doute aucun, le plus grave problème posé par Ecclesia de Eucharistia.

 

 

hospitalitéeucharistique :

les contradictions de l’encyclique

 Afin de redresser les dérives disciplinaires en matière œcuménique, Jean-Paul II rappelle la pratique constante de l’Église : la participation à l’Eucharistie exige que soient réels les liens visibles de communion que sont l’unité de foi, l’unité de sacrement et l’unité de gouvernement. Cette triple unité visible et totale est un préalable à la communion eucharistique, précisément parce que cette dernière en est la plus haute manifestation (§ 35, 38 et 44).

 Ces principes sont des plus traditionnels, mais on ne peut que regretter l’application laxiste, aussi injustifiée qu’injustifiable, qu’en fait l’encyclique. Si elle développe la nécessaire communion de sacrements (§ 38) et de gouvernement (§ 39), impasse est faite de la communion de foi ! Il sera simplement réclamé l’acceptation de la vérité intégrale de la foi « sur le mystère eucharistique » seulement (§ 38), et non plus sur l’ensemble de la foi catholique ! Est alors admise l’administration de l’Eucharistie à des non catholiques (§45).  C’est oublier que refuser un seul dogme de la foi catholique, c’est la perdre. Dès lors, il a brisé son union à la foi catholique, celui qui a rejeté un seul de ses dogmes. Voici peu encore, sa participation à l’Eucharistie était considérée comme une faute très grave, plus grave encore que celle des divorcés remariés, appelée communicatio in sacris

Utiles rappels disciplinaires

L’importance de l’encyclique ne se limite pas à celle de ses trois premiers chapitres. Viennent ensuite, sur 18 paragraphes, des mises au point disciplinaires. Non que le détail de la règle liturgique y soit abordé, mais le pape rappelle plutôt les conditions et les modes de la pratique eucharistique. La communion spirituelle est par exemple encouragée, la nécessité de l’état de grâce pour communier rappelée ; de la même manière, rappel est fait de l’obligation dominicale pour tout fidèle et de l’obligation non moins grave pour le prêtre d’offrir à tous la possibilité effective de satisfaire un tel précepte. L’application de ce dernier point, s’il est écouté, devrait entraîner une sérieuse diminution des concélébrations…

 Un paragraphe doit particulièrement retenir notre attention : « L’observation des normes liturgiques, écrit Jean-Paul II, est une expression concrète du caractère ecclésial authentique de l’Eucharistie. La liturgie n’est jamais la propriété de quelqu’un, ni du célébrant, ni de la communauté dans laquelle les mystères sont célébrés (…) Le prêtre qui célèbre fidèlement la messe selon les normes liturgiques et la communauté qui s’y conforme manifestent, de manière silencieuse mais éloquente, leur amour pour l’Église » (§ 52). De telles lignes incitent à la réflexion. Peuvent-elles par exemple servir de critère pour juger le degré d’ecclésialité de la réforme liturgique ?

 

La réponse serait alors cinglante : « La réforme liturgique, écrit le cardinal Ratzinger, s'est éloignée toujours plus de son origine. Le résultat n'a pas été une réanimation, mais une dévastation. A la place de la liturgie, fruit d'un développement continu, on a mis une liturgie fabriquée. On est sorti du processus vivant de croissance et de devenir pour entrer dans la fabrication. » (Theologisches, XX, fév. 90, p. 103-104). Il faut l’avouer : ainsi que le rapporte le cardinal Antonelli dans ses mémoires, l’amour de l’Église et de sa liturgie n’est pas ce qui a caractérisé les réformateurs du rite romain. Si donc, « à partir des années de la réforme liturgique post-conciliaire, les abus n’ont pas manqué » (§ 52), n’est-ce pas tout simplement parce que l’exemple venait d’en haut ? A l’inverse, ces même lignes pontificales permettront de mieux saisir l’attachement ecclésial de ceux qui, par amour de l’Église, ont refusé un tel chamboulement.

 

Conclusion

Riche de très beaux passages, notamment sur la place du sacrifice eucharistique dans la vie de l’Église comme dans celle du prêtre, Ecclesia de Eucharistia est également prolixe en rappels doctrinaux bienvenus : caractère sacrificiel de la messe, place unique du prêtre dans la confection de l’Eucharistie, efficacité du sacrement dans l’octroi de la grâce. Est d’ailleurs rappelée la validité permanente des exposés du concile de Trente, jusque dans leur terminologie si précise. 

L’explication théologique apportée pour appuyer ces rappels doctrinaux sont de valeur inégale, et même inacceptable lorsqu’il s’agit de rendre compte de la dimension sacrificielle de la Messe. Des rappels disciplinaires souvent heureux, le seul qui soit marqué d’un laxisme injustifié et injustifiable est l’autorisation renouvelée d’administrer la communion à des non catholiques.

La principale défaillance de l’Encyclique réside dans ses omissions : pas une seule fois n’est abordée la dimension propitiatoire de l’Eucharistie. Le motif en est qu’aucune remise en cause n’ait été faite d’une théologie de la Rédemption erronée. C’est donc à la base même de l’enseignement post-conciliaire qu’il faut revenir, pour en dissiper toutes les ombres. La clarification de la situation ecclésiale est à ce prix.

 

Abbé Patrick de La Rocque

de la Fraternité Saint-Pie X