L’esprit du concile : le « dialogue »

 

Toute tentative visant à définir l’“esprit” du Concile peut paraître aventure bien délicate : n’y aurait-il pas aussitôt risque d’interprétation subjective, réductrice, et donc déformatrice ? Il semble pourtant relativement aisé, sinon de définir,
du moins de circonscrire les grandes lignes de ce que fut l’âme de Vatican II.
Les papes, interprètes authentiques, nous en ont en effet indiqué la route.

 

Aux dires de Jean-Paul II, le défi du Concile consista à « comprendre intimement, à une époque de changements rapides, la nature de l'Église et son rapport au monde, afin de procéder à une opportune “mise à jour”» (Jean-Paul II, le 27/02/00, DC n° 2222). Or, tant la conception que le Concile s’est fait de l’Église que la manière dont il a défini les rapports de celle-ci avec le monde sont animées d’un même ressort fondamental : le dialogue.

Entrée en dialogue avec elle-même lors du Concile, l’Église s’y est définie comme communion, à l’instar du dialogue de communion qui unit le Père, le Fils et l’Esprit Saint en un unique mystère trinitaire. De manière plus évidente encore, c’est un rapport de dialogue que l’Église a voulu établir avec le monde, afin d’y rendre Dieu présent : dialogue œcuménique, dialogue interreligieux, dialogue que l’Église voudrait universel et que l’encyclique Ecclesiam suam, écrite en plein Concile (06/08/1964), est venue baliser.

 

Ce qu’est le dialogue

Au premier aspect, il ne semble pas qu’il y ait là magnifique découverte ou nouvelle Pentecôte capable de justifier le grand aggiornamento qui s’en est suivi. Depuis le dialogue de Jésus avec la samaritaine, l’Église s’est toujours ouverte à l’homme de bonne volonté, si pécheur soit-il, pour lui proposer les voies de la miséricorde ; depuis l’envoi en mission prononcé par le Christ, les apôtres et leurs successeurs ont toujours traversé mers et continents pour aller à la rencontre de ceux et celles que l’unique Berger entendait mener à ses verts pâturages. En un mot, la charité apostolique a toujours été, du moins dans les principes, ce qui a caractérisé l’élan ecclésial. On ne peut donc lui assimiler de manière simpliste le dialogue qui fait l’originalité de Vatican II : ce serait n’y rien comprendre à la spécificité du dernier concile.

Qu’est-ce donc que ce dialogue prôné par Vatican II ? Spontanément, un mot vient à l’esprit pour le définir, d’autant plus aisément qu’a été saisi le lien intime existant entre la manière dont l’Église s’est définie au Concile et le type de rapport qu’elle a voulu avoir avec le monde. Ce mot est celui de communion. Le dialogue est communion, imparfaite peut-être, mais néanmoins communion avec l’autre en tant qu’autre. Tel est fondamentalement, ce qui définit le dialogue : « Quand l’Église se distingue de l’humanité, elle ne s’oppose pas à elle ; au contraire elle s’y unit » écrira Paul VI (Ecclesiam suam). C’est précisément parce que le dialogue est communion que Jean XXIII nous a invités, pour rentrer en dialogue avec le monde, à « regarder beaucoup plus ce qui unit que ce qui sépare ».

 

Les implications du dialogue

Les implications d’une telle définition sont immédiates. En premier lieu et toujours selon Paul VI, le dialogue réclamera d’accorder confiance et admiration à celui auquel il s’adresse. Et c’est là peut-être la première spécificité du regard porté par Vatican II sur l’homme moderne : loin de prendre en compte sa nature déchue, l’ignorance et la malice qui trop souvent le frappent, le Concile ne veut au contraire considérer que sa noblesse ; aussi a-t-il envoyé « des messages de confiance vers le monde contemporain ; ses valeurs ont été non seulement respectées, mais honorées […] Nous aussi, continue Paul VI, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme. » Langage surprenant, dont l’hyperbole indique sans doute l’intensité avec laquelle le Concile voulait ce dialogue …

 

 

Un exemple de dialogue :
L’Église de France et l’art d’avant-garde

L’Église et l’art d’avant-garde, de la provocation au dialogue est le titre du récent ouvrage cosigné de Gilbert Browstone et de Mgr Albert Rouet, pour nous faire part du dernier dialogue en date lancé par la conférence épiscopale de France à travers sa commission Arts-Cultures-Foi. Dialogue qui, conformément au filigrane de la couverture, va s’établir autour du thème « La Chair et Dieu » (les majuscules sont de la typographie originelle). Selon Mgr Gilbert Louis, président de ladite commission et préfacier de l’ouvrage, ces pages sont là pour « témoigner qu’un dialogue peut s’engager entre les artistes et l’Église » afin que chacun « puisse participer avec son charisme propre à l’enfantement d’un monde habitable par chacun, d’un monde où la beauté est signe que chacun est respecté dans sa dignité, d’un monde ouvert, accueillant à l’Autre ». En fait d’accueil à l’Autre (la majuscule de Mgr Louis montre qu’il entend parler de Dieu), vous trouverez parmi les 24 reproductions proposées au cœur de l’ouvrage une planche portant pour titre « Re-mademoiselle Jésus » : une prostituée dans une attitude obscène, dont la tête est celle du Christ aux douleurs, et qui ostensiblement montre le stigmate de sa main droite et la plaie du côté. Du pur blasphème, qui donne un aperçu de l’art avec lequel on entend traiter « d’égal à égal », selon les recommandations du Concile en matière de dialogue.

L’avant-gardisme ainsi interrogé est d’ailleurs celui de toutes les révoltes : l’homosexuel banni de la société y est présenté comme un saint, l’érotisme tantôt cru tantôt suggestif est devenu règle, et partout le sang est exhibé. Ces reproductions imprimées ne sont qu’un bref aperçu du site Internet de la commission épiscopale susdite, qui sans aucun doute serait classé “X” s’il ne portait la marque ecclésiale.

Missionné par Mgr Louis, Mgr Rouet va donc dialoguer avec ces “artistes” : « Artistes, que dites-vous de l’homme contemporain ? Comment le voyez-vous, lui, en sa nature originale ? Comme chrétien, j’ai besoin de votre perception. » Et d’expliquer pourquoi : « Si l’Église veut continuer son service, si elle veut simplement chercher ce qui se passe aujourd’hui et le prendre avec elle, il lui faut ouvrir l’œil, voir à nouveau, contempler ce que ses yeux ne discernent pas. Nous sommes tous aveuglés par nos propres lumignons. Et comment se situer avec l’autre si on le voit mal, d’un regard étriqué ? » (p. 95). Admiration (de ces obscénités), mise à niveau égal (du trois fois saint avec le blasphème), réceptivité à ce que l’autre veut m’apporter (sa révolte ?), service : tous les ingrédients du dialogue sont là. Mgr Rouet précisera néanmoins la portée du dernier : « Servir : pas seulement pour remédier au manque, pour pallier les différences. Un artiste ne copie pas, il crée ; il ne restaure ni n’enjolive, il rend présente une indicible plénitude. Ainsi le travail de l’Église : que chaque homme se lève, debout et libre » (p. 94).

Et puisque l’Église se doit d’intégrer les “valeurs” de l’autre, ainsi fera Mgr Rouet. Par une lecture toute freudienne de saint Paul (p. 111 à 115), il transpose l’opposition chair et corps en dualisme éros (ouverture à l’autre) et thanatos (repli sur soi, mort), « dualité de beauté et d’horreur [qui] pointe vers un centre indicible, l’au-delà, encore plus loin […] Ce point central est fascinant. Il attire parce qu’il est inaccessible. » (p. 102) Dialogue qui mène donc un évêque de France à se faire, au nom des siens, le chantre de l’inconscient freudien…

Avant d’entamer un tel dialogue, il eût peut-être été bon de se rappeler le mot de Jacques Maritain : « Le diable a une haine surnaturelle de la nature. Il se sert de l’art pour nous l’apprendre » (Frontières de la poésie, Paris 1935, p. 80).

 

 

 

Plus qu’une admiration, c’est une certaine égalité que présuppose le dialogue : la communion trinitaire, exemplaire de tout dialogue, n’est-elle pas union de trois personnes égales ? Ainsi donc, le dialogue  réclamera   égalité.  Selon la  demande du Concile, c’est « d’égal à égal » qu’on dialoguera. C’est donc par opposition à l’Église qui « relève les maux du monde et prononce contre eux des anathèmes et suscite des croisades », par opposition à une Église qui chercherait à « prendre sur la société une influence prépondérante voire à y exercer un pouvoir théocratique », que Paul VI propose une Église en dialogue. Le dialogue réclame en effet d’être partenaire, et non supérieur. Toute marque de l’autorité ecclésiale doit donc être atténuée : pour être homme de dialogue, la première tâche est de réduire l’autorité à sa dimension de service. L’Église en dialogue ne sera plus cette Mater et Magistra qui à l’instar du Christ enseigne avec autorité (Math. 7, 29 et Lc 4, 32), mais davantage un “frère des hommes”, et bientôt une “Église sœur” : « Il faut se faire les frères des hommes. Le climat du dialogue, c’est l’amitié. Bien mieux, le service » (Eccl. suam).

Cette égalité réclamera une proximité toujours plus grande avec le bénéficiaire du dialogue. Là aussi les paroles de Paul VI sont on ne peut plus claires et même prophétiques : « On ne sauve pas le monde du dehors. Il faut, comme le Verbe de Dieu qui s’est fait homme, assimiler, en une certaine mesure, les formes de vie de ceux à qui on veut porter le message du Christ ; sans revendiquer de privilèges qui éloignent, sans maintenir la barrière d’un langage incompréhensible, il faut partager les usages communs, pourvu qu’ils soient humains et honnêtes, spécialement ceux des plus petits, si on veut être écouté et compris » (Eccl. suam). C’est donc au nom du dialogue que le clergé procèdera à “l’enfouissement” au sein des masses, au nom de l’égalité réclamée par le dialogue que l’Église renoncera à tous les “privilèges” que pouvaient lui accorder la constitution politique d’un Etat catholique, au nom du dialogue enfin que l’Église enterrera son langage théologique si précis comme sa langue liturgique. Désormais, c’est « par les seules voies légitimes de l’éducation humaine, de la persuasion intérieure, de la conversation ordinaire qu’elle offrira son don de salut » (Eccl. suam). Loin donc – parce qu’illégitime ? – l’éducation spécifiquement catholique, la persuasion par le magistère extérieur, l’enseignement dogmatique. Plus loin encore, c’est évident, l’Etat catholique avec ses lois coercitives réprimant le mal : parce que le dialogue conçu par Vatican II ne peut se créer que dans un cadre de neutralité, assuré par l’état laïc.

Enfin, le dialogue est partage : il n’y a pas de communion sans partage. L’homme de dialogue se devra donc de créer la communion en recevant la richesse spécifique de celui avec qui il s’entretient. Là encore, le Concile a montré l’exemple, en faisant siennes les “valeurs” du monde contemporain : il assuma les “acquis” du siècle des lumières et, à la suite de la déclaration universelle des droits de la personne humaine, proclama à son tour un droit inaliénable à la liberté religieuse, c’est-à-dire à une autodétermination en ce qui concerne les moyens pour accéder à la vérité.

Faire siennes les valeurs de l’autre consiste également à servir ces valeurs. Aussi « l’Église s’est pour ainsi dire proclamée servante de l’humanité […] L’Église catholique et la vie humaine réaffirment ainsi leur alliance, leur convergence vers une seule réalité humaine : la religion catholique est pour l’humanité » (Paul VI, le 07/12/1965).

 

A qui s’adresse le dialogue ?

Arrivé à ce stade de l’analyse, une question se pose, des plus délicates : quel est ce “monde” avec lequel l’Église entend depuis Vatican II rentrer en dialogue ? S’agit-il de la multitude des hommes, pris chacun dans leur individualité, ou bien des idéologies elles-mêmes, qu’elles soient philosophiques, religieuses, politiques, artistiques ou autres encore ? Question centrale, à laquelle Paul VI n’a pas voulu apporter de réponse par lui-même : « Il nous faudrait enfin dire quelque chose de ceux à qui s’adresse notre dialogue. Mais nous ne voulons pas prévenir, même sous cet aspect, la voix du Concile ».

On sait la solution élaborée dans l’aula : « Les hommes se réunissant de plus en plus en groupes, il convient tout à fait que les conférences épiscopales aient des échanges sur le dialogue à instituer avec ces groupes » (AG 20). Plus qu’avec chaque homme, c’est donc avec les groupes humains eux-mêmes que s’établira le dialogue : avec les « religions et les cultures non chrétiennes » (AG 34), avec « les Églises et communautés ecclésiales » (UR 19) en tant que telles.

Jusqu’à présent, la charité pastorale de l’Église s’adressait à chaque homme, quelle que soit sa condition. Mais par amour pour cet homme, elle se devait de le mettre en garde contre les fausses voies, qu’elles soient religieuses, philosophiques ou théologiques, et donc de dénoncer ces erreurs et idéologies. Elle le faisait clairement : « Omnes dii gentium daemonia » (Ps. 95). Désormais, c’est au contraire avec ces voies religieuses ou sapientielles elles-mêmes que l’Église entend entrer en dialogue.

C’est là, de l’aveu de tous, que se situe la grande spécificité du dialogue promu par le Concile. Ecoutons une dernière fois le pape Paul VI nous dire cette originalité : « L’humanisme laïque et profane est apparu avec sa terrible stature et a, en un certain sens, défié le Concile. La religion du Dieu qui s’est fait homme a rencontré la religion (car c’en est une) de l’homme qui se fait Dieu. Qu’est-il arrivé ? Un choc, une lutte, un anathème ? Cela pouvait arriver ; mais cela n’a pas eu lieu. La vieille histoire du samaritain a été le modèle de la spiritualité du Concile. Une sympathie sans bornes l’a envahi tout entier ». Du dialogue individuel (Jésus avec la samaritaine), on passe au dialogue avec l’idéologie elle-même (ici, l’humanisme athée).

 

Les difficultés et ambiguïtés  du dialogue

C’est avec cette nouveauté qu’apparaissent dans toute leur acuité les difficultés et ambiguïtés posées dès l’origine par cette manière de concevoir le dialogue. Si véritablement le dialogue réclame l’égalité aux dépens de l’autorité, le renoncement aux droits spécifiques de la vérité, la reconnaissance de l’autre en tant qu’autre, le respect, l’admiration et même l’intégration de ses valeurs spécifiques ainsi que leur service, que cela peut-il signifier quand cet autre, parce qu’il n’est pas un individu mais un système mauvais en soi, porte en son identité même une marque d’appartenance à la puissance des ténèbres ? N’y a-t-il pas risque de faire entrer le Royaume de Dieu en dialogue avec le règne de Satan ? Il faut le rappeler, le dialogue peut mener à la ruine : c’est pour avoir dialogué avec Satan qu’Eve a causé la perte de l’humanité.

En définissant par le dialogue son rapport avec le monde – non pas seulement avec les hommes du monde, mais avec le monde pour lequel le Christ n’a pas prié (Jn 17, 9) – l’Église ne risque-t-elle pas par ailleurs de dénaturer profondément son activité missionnaire ? Car la finalité du dialogue a été clairement énoncée par Paul VI : « Cette forme de rapport [le dialogue] ne vise pas à obtenir immédiatement la conversion de l’autre parce qu’elle respecte sa dignité » mais à « servir la cause de la paix entre les hommes » (Eccl. suam). Loin de tout prosélytisme, l’Église n’entend plus par exemple faire du dialogue œcuménique un moyen pour favoriser le retour des séparés à l’unique bercail, mais seulement un instrument d’unité entre les hommes. Un tel but épuise-t-il la finalité de l’Église ?

 

Conclusion

Si constamment Mgr Lefebvre se plaçait sous l’angle de la relation à Dieu – laquelle se résume par le mot dépendance (cf. Lettre à nos frères prêtres n° 16), le Concile se situe pour sa part dans la relation au monde, pour prendre une attitude de dialogue, c’est-à-dire de communion.

C’est dans cet esprit de dialogue que trouvent racine les quatre grandes constitutions conciliaires : Lumen Gentium a défini l’Église comme communion, tandis que Gaudium et Spes ouvre le dialogue avec le monde. Quant à Dei Verbum et Sacrosanctum concilium, l’une décrit la Révélation comme dialogue de Dieu avec le monde tandis que l’autre fait de la liturgie le dialogue du monde célébrant son Dieu.

Entre la théologie du dialogue qui résume l’“esprit” du Concile et l’attitude foncière d’un Mgr Lefebvre dont le maître mot est la dépendance à l’endroit de Dieu, il ne peut exister qu’une divergence profonde. L’un a le culte de l’homme, l’autre ne veut que celui de Dieu ; le premier finalise la religion par le service de l’homme, l’autre met l’homme au service de Dieu. L’un concourt au règne du Christ-Roi, l’autre considère le pluralisme religieux comme une chance pour l’Église.

Pour qu’un dialogue véritable et fécond s’instaure enfin entre ces deux conceptions, le premier pas à faire ne serait-il pas de redéfinir le mot dialogue ? Mais ce serait toucher à l’“esprit” de Vatican II…

 

Abbé Patrick de La Rocque

de la Fraternité Saint-Pie X