Mgr Marcel Lefebvre
LA SPIRITUALITE DU CHRIST-ROI
Un regard trop superficiel sur l’œuvre de Mgr Lefebvre pourrait laisser croire que sa grande cause fut celle de la messe. Se limiter à cet aspect des choses serait n’y rien comprendre aux combats menés par “l’évêque de fer”, ainsi que le manifestent les dates elles-mêmes : bien avant que ne soit publié le missel de Paul VI, l’archevêque-évêque émérite de Tulle disait à Mgr Sigaud sa volonté de « se dédier totalement au combat contre le progressisme » (lettre du 2 février 1967), en fondant notamment un séminaire international qu’il qualifiait de “traditionnel”.
Sur quoi pouvait donc s’appuyer une telle détermination face à cet air nouveau qui avait pénétré l’Église depuis des années et s’en était comme officiellement emparé à l’occasion du concile Vatican II ? Maintes fois et dès les premiers temps, Mgr Lefebvre s’en est expliqué : le vent de libéralisme doctrinal qui soufflait remettait en cause l’attitude fondamentale que l’homme devait avoir envers Dieu. Il touchait ainsi au cœur de la religion, avant même de déteindre sur son enseignement et sur sa liturgie. En s’ouvrant « aux valeurs les mieux exprimées de deux siècles de culture libérale », pour reprendre l’expression du cardinal Ratzinger, les hommes d’Église remettaient en cause la dépendance foncière que l’homme se doit de vivre vis-à-vis de Dieu. Si paradoxal que cela puisse paraître au premier abord, l’esprit qui fondamentalement animait “l’évêque rebelle” était un esprit de dépendance : dépendance de la créature à l’endroit de son Créateur, dépendance de l’homme pécheur à l’endroit de son unique Sauveur, Notre-Seigneur Jésus-Christ. C’est précisément dans la mesure où les erreurs modernes viendront remettre en cause ce principe de dépendance que Marcel Lefebvre se verra, en tant qu’évêque, dans l’obligation d’élever la voix à la suite des papes, afin de défendre Dieu et ses droits.
Tel est, d’un mot, le ressort profond qui seul explique les trente ans de luttes douloureuses menées par un évêque romain entre tous : « L’idée fondamentale, l’idée essentielle du chrétien, de celui qui a la foi mais aussi tout simplement de l’homme sage, est la dépendance de Dieu : vivre dans la dépendance de Dieu. Il nous faut revenir toujours à ce principe fondamental, essentiel, dans la lumière de la foi », dira-t-il à ses prêtres (13/12/1984). C’est bien ce principe qui, dès les premières heures et premiers heurts, dirige son attitude : membre de la commission centrale préparatoire au concile, il reprochera à la définition de la liturgie avancée par le schéma préparatoire d’être « incomplète, parce qu’on y affirme davantage l’aspect sacramentel et sanctificateur et pas assez l’aspect de prière. Or l’aspect fondamental en liturgie est le culte rendu à Dieu, un acte de religion ».
C’est au contact des vérités premières énoncées par la foi comme par toute saine philosophie que Mgr Lefebvre nourrit en premier lieu cet esprit de dépendance. La théodicée n’enseigne-t-elle pas que l’homme est une créature ab alio, seul Dieu étant l’ens a se ? Profondément, l’homme se définit donc par une dépendance, et ne vivra véritablement en tant qu’homme que dans la mesure où il vivra cette dépendance. « Plus on creuse cette réalité, écrira-t-il dans son Itinéraire spirituel laissé en guise de testament, plus on est stupéfait de la toute puissance de Dieu et de notre néant, de la nécessité pour toute créature d’être constamment soutenue dans cette existence. Rien que cette méditation et cette constatation devrait nous jeter dans l’humilité, dans l’adoration profonde, et mettre dans cette attitude une immutabilité semblable à Dieu lui-même immuable » (Itinéraire spirituel, p. 18). L’élan qui passe en ces lignes l’indique suffisamment : nous ne sommes en rien face au Dieu des philosophes, si unique soit-il, mais bien en présence de Notre-Seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu, qui reprit à son compte le nom de Yahvé (Ex. 3, 13), d’ens a se : « Avant qu’Abraham fût, Je suis » (Jn 8, 58).
Le profond regard de foi qui animait Mgr Lefebvre lui rappelait constamment un autre aspect de cette dépendance, tout aussi fondamental : parce qu’il naît pécheur, parce que même régénéré par le baptême il demeure porteur d’un “fomes peccati” [foyer de péché], l’homme est en radicale dépendance de Notre Seigneur Jésus-Christ pour tout ce qui concerne son salut : « Même après la grâce du baptême, je suis toujours un grand malade, je suis un aveugle [ignorance], je suis tenté de ne pas rendre à Dieu ce qui lui est dû et de ne pas rendre au prochain ce qui lui est dû [malice], je suis faible [faiblesse] et enfin j’ai l’amour des choses de la terre, je suis tenté par les choses d’ici-bas [concupiscence] : voilà les quatre grandes maladies dont nous parle saint Thomas et qui forment ce “fomes peccati”, cette tendance au péché que nous avons tous, même après le baptême. Nous ne devons jamais oublier cela, nous devons le prêcher aux gens : “Vous êtes des malades”. Et donc nous avons besoin d’un médecin, on a besoin d’être tout le temps racheté par le sang de Notre Seigneur Jésus-Christ. L’heure de la Rédemption n’est pas terminée pour nous personnellement, elle se poursuit. » (conf. du 13/12/1984). La chose est claire : se rappelant la parole de Jérémie, « Malheur à celui qui met sa confiance dans l’homme » (Jér. 17, 5), Mgr Lefebvre n’était pas de ceux qui estimaient l’homme capable de trouver au plus profond de lui-même, par un effort de conscientisation approprié, la voie du salut. Pour lui, le salut n’est ailleurs qu’en Notre Seigneur : « Notre intelligence se sanctifie dans la vérité qui lui est enseignée, qui ne vient pas d’elle. Notre volonté se sanctifie dans la loi et la grâce du Seigneur, qui ne viennent pas d’elle. Notre spiritualité est objective, en ce sens que tout ce qui nous sanctifie vient de Dieu par Notre Seigneur ; “sans moi, dit Notre Seigneur, vous ne pouvez rien faire”. » (Itinéraire spirituel, p. 88).
Dès lors, l’infatigable labeur du missionnaire que fut Mgr Lefebvre n’avait d’autre but que d’apporter Notre Seigneur aux âmes, afin de tout soumettre à Notre Seigneur. Puisque tout a été créé « par Lui et pour Lui » (Col. 1, 16), les individus, les familles et les sociétés, tout devait être ramené à Notre-Seigneur Jésus-Christ. L’esprit de Mgr Lefebvre n’était autre que la spiritualité du Christ-Roi. A la suite de toute la tradition patristique, il comprenait sa tâche missionnaire comme l’impérieuse nécessité de ramener les hommes à cette dépendance du Christ, afin qu’ils adorent le Seigneur Dieu et ne servent que lui (cf. Origène, hom. 30 in Lucam). Et là, Mgr Lefebvre aimait à rappeler les paroles de tous les papes, notamment celles de Pie XI en son encyclique Quas primas : « Il n’y a lieu de faire aucune différence entre les individus, les familles et les États ; car les hommes ne sont pas moins soumis à l’autorité du Christ dans leur vie collective que dans leur vie privée. Il est l’unique source du salut, de celui des sociétés comme de celui des individus : “Il n’existe de salut en aucun autre ; aucun autre nom ici-bas n’a été donné aux hommes qu’il leur faille invoquer pour être sauvés”. Il est l’unique auteur, pour l’État comme pour chaque citoyen, de la prospérité et du vrai bonheur. » Celui qui en Afrique noire avait vu s’édifier lentement des chrétientés pouvait témoigner combien cette dépendance de Dieu, à nouveau rendue possible par la Croix rédemptrice, caractérise la civilisation chrétienne : « La chrétienté, c’est la société vivant à l’ombre de la Croix […], c’est le village, ce sont les villages, les cités, les pays qui, à l’imitation du Christ en croix, accomplissent la loi d’amour, sous l’influence de la vie chrétienne de la grâce » (Itinéraire spirituel, p. 60).
Lorsque le regard d’un homme est ainsi profondément ancré dans les vérités élémentaires de notre foi catholique, il ne peut que discerner par contrepoint la malice d’un esprit qui s’affranchit de la dépendance de Dieu : malice toute satanique, puisqu’elle reprend à son compte le “non serviam” de Lucifer. Formé par de saints maîtres au séminaire français de Rome, le jeune Marcel Lefebvre fit donc sien le regard d’Augustin sur l’histoire de l’humanité : elle ne peut être qu’un combat, puisqu’à chaque génération et en chaque homme le Malin tente d’insuffler son esprit d’indépendance, d’exaltation de l’homme aux dépens de la dépendance due à Dieu. « Le père Le Floch, écrira Mgr Lefebvre, nous a fait entrer et vivre dans l’histoire de l’Église, dans ce combat que les forces perverses livraient contre Notre-Seigneur […] Cela nous a mobilisés contre les puissances du mal à l’œuvre pour renverser l’Église, le règne de Notre-Seigneur, les Etats catholiques, la chrétienté tout entière ». Ces puissances sataniques à l’œuvre, nul n’hésitait alors à les dénoncer, tout au contraire. L’ennemi était clairement identifié, afin de s’en mieux préserver. A l’ombre du Saint-Siège, éclairé par de nombreuses encycliques pontificales, le jeune Lefebvre apprit donc pour toujours à le reconnaître : Franc-Maçonnerie issue de la révolte protestante, laïcisme hérité de la révolution française, communisme qualifié d’ “intrinsèquement pervers” ; autant de tentatives, toutes dirigées par Satan, pour découronner Notre-Seigneur. Avec un tel ennemi, aucun pacte n’est possible, parce que l’opposition se situe dans les principes eux-mêmes. En toute logique, selon cette logique de la miséricorde qui cherche le sursaut salvateur du pécheur, le franc-maçon était excommunié, le laïcisme condamné, les fausses religions dénoncées comme telles.
Le drame de Mgr Lefebvre ne fut pas dans ce combat, inhérent à la condition de l’Église ici-bas, précisément appelée militante. Sa grande douleur fut de constater la compromission de l’autorité ecclésiale elle-même avec les ennemis du règne de Notre Seigneur, bien que cette tentation libérale fût maintes fois condamnée par les papes des 19ème et 20ème siècles. Cette compromission constitua tout l’enjeu du Concile, et par conséquent fut le ressort de la réaction opposée dès lors par Mgr Lefebvre, ainsi qu’en témoigne par exemple son intervention relative au schéma XIII de la constitution Gaudium et Spes : « Soit au sujet de l’homme et de sa condition, soit au sujet des sociétés familiale et civile, soit au sujet de l’Église, la doctrine de cette constitution est une doctrine nouvelle dans l’Église […] Par exemple, l’Église a toujours enseigné et enseigne l’obligation, pour tous les hommes, d’obéir à Dieu et aux autorités constituées par Dieu, afin qu’ils reviennent à l’ordre fondamental de leur vocation et recouvrent ainsi leur dignité. Le schéma dit au contraire : “La dignité de l’homme est dans sa liberté de conscience, telle qu’il agisse personnellement, persuadé et mû par le dedans”. Cette fausse notion de la liberté et de la dignité de l’homme porte aux pires conséquences […] Cette constitution n’est ni pastorale, ni émanée de l’Église catholique. Cette voix, nous ne pouvons l’écouter, parce qu’elle n’est pas la voix de l’Epouse du Christ. La voix du Christ, notre berger, nous la connaissons. Celle-ci, nous l’ignorons. Le vêtement est celui des brebis ; la voix n’est pas celle du Berger, mais peut-être celle du loup. J’ai dit. » Nous le constatons : au cœur de cette compromission – de cette trahison, dira Mgr Lefebvre – se trouve l’enseignement relatif à la liberté religieuse, vue comme indépendance à l’endroit des moyens voulus par Dieu pour nous sauver. Une telle compromission était impossible à l’homme de foi que fut Mgr Lefebvre, et celui-ci ne pouvait que s’opposer fermement à de telles tentatives : « Nous qui voulons sauver et reconstituer cette dépendance de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ en nous, par l’intercession de la Très Sainte Vierge Marie, et bien ! nous nous révoltons contre ceux qui ne veulent pas la dépendance de Dieu, la dépendance de Notre-Seigneur, et contre ceux qui ruinent la dépendance de Notre-Seigneur Jésus-Christ » (conf. du 13/12/1984).
Les quarante ans écoulés depuis le Concile sont là pour le dire : la réaction de Mgr Lefebvre ne fut pas celle d’un désespéré en rupture avec l’Église, mais celle d’un pasteur qui constamment voudra tout soumettre à Notre-Seigneur Jésus-Christ. Son moyen ? « Quel est l’acte de l’Église qui nous met vraiment dans la dépendance de Dieu, de Notre-Seigneur Jésus-Christ ? C’est le saint sacrifice de la Messe. Là est le cœur de l’Église, là est l’expression la plus belle, la plus profonde la plus réelle de notre dépendance de Dieu. Lorsque nous nous agenouillons devant la Croix, lorsque nous nous agenouillons devant l’Eucharistie, nous professons notre dépendance de Dieu. » (Cor Unum n° 20). D’où son œuvre pour le sacerdoce catholique, car la restauration de toutes choses dans le Christ « ne peut se réaliser sans le sacerdoce, dont la grâce particulière est de perpétuer l’unique sacrifice du Calvaire, source de vie, de Rédemption, de sanctification et de glorification. Le rayonnement de la grâce sacerdotale, c’est le rayonnement de la croix » (Itinéraire Spirituel, p. 60). C’est là tout le programme de la Fraternité fondée par lui. Puissent également ces dernières paroles nous donner un sens toujours plus accru de notre identité et dignité sacerdotales.
Abbé Patrick de La Rocque
de la Fraternité Saint-Pie X