J’ai choisi la liberté
par l’abbé P. de LA ROCQUE
Récemment, je relisais l’un des grands classiques de Hannah Arendt, Origines du totalitarisme. La philosophe allemande des années cinquante y rappelle les deux composantes foncières du totalitarisme : idéologie et terreur. Et je me mis à réfléchir sur la situation de notre pauvre Église…
Itinéraired’une vocation gâchée…Depuis des années, X. sentait résonner en lui l’appel du Seigneur. Habitué de l’église versaillaise desservie par la Fraternité Saint-Pierre, il s’ouvrit de son projet à F.L., prêtre de ladite Fraternité. Bon voisinage et déférence oblige : celui-ci crut bon de présenter ce jeune candidat à l’évêque du lieu, alors Mgr Thomas, et décision fut prise d’envoyer le futur séminariste à Issy-Les-Moulineaux. Première année se passa dans les pleurs et grincements de dents. Parce qu’ils étaient deux à réciter leur chapelet quotidien, tous deux se virent affublés par leurs “confrères” des surnoms d’ “int” et “griste” ! X. ne se découragea pas pour autant. Se le tenant pour dit, il fut plus discret l’année suivante et laissait partout entendre qu’il « regagnait les rangs ». Les choses semblaient rentrer dans l’ordre jusqu’au jour où, en ce début d’été 2002, notre jeune ami est convoqué par Mgr Aumonier, nouvel évêque de Versailles. Là, il s’entend reprocher le manque de discernement que manifeste son attitude “intégrisante”, et le verdict tombe, implacable : X ira pendant deux ans rejoindre le personnel enseignant de l’Alliance Française… en Corée du Sud ! Évêques de France, qu’avez-vous fait de vos séminaristes ? Mgr Barbarin, qu’avez-vous fait de ce diacre qu’en votre ancien diocèse de Moulins, vous jugiez trop traditionnel ? Pourquoi l’avoir arrêté aux ordres quinze jours avant la date de son ordination sacerdotale pour lui conseiller le mariage ? Mgr Bouchex, pourquoi en votre séminaire d’Avignon, Jérôme a-t-il dû abandonner sa formation avec ce terrible témoignage à la clé : « Ils m’ont fait perdre ma piété. Si je reste, je perds la foi » ? Vraiment, il y a grande guerre et grande pitié en cette pauvre Eglise de France… |
La crainte dans le clergé ? Les exemples ne fourmillent que trop. Tel prêtre déplore la pauvreté des parcours d’éveil à la foi, mais n’ose reprendre les bons vieux catéchismes d’antan qui ont su faire naître en lui la vocation. Un autre regrette les facéties œcuméniques de son évêque, mais ne sait refuser qu’un pasteur protestant vienne assurer la leçon de catéchèse à l’occasion de la semaine pour l’unité des chrétiens. Cette crainte atteint son paroxysme lorsqu’on aborde la question liturgique : beaucoup vivront en ce domaine contre les pensées profondes de leur cœur, par hantise de se voir affublé de l’étiquette la plus dégradante qui soit : “intégriste” ! C’est d’ailleurs dès les premiers mois de séminaire que l’on apprend au jeune lévite à faire de cette peur la compagne de sa vie : si vous êtes séminaristes, n’affichez pas n’importe où votre clergyman ! Et chacun sait ce qu’il advient de ceux qui ne se soumettent pas docilement à ce règne de la crainte. Pour l’avoir un tant soit peu bravée, des séminaristes sont détournés des ordres, des prêtres relevés de leur responsabilité paroissiale et plus d’un y a laissé jusqu’à sa vocation. Quand on voit ainsi régner une telle crainte, la curiosité pousse à se demander si elle n’est pas la forme totalitaire d’une idéologie nouvelle. Par nature, une idéologie est un produit de l’esprit humain qui cherche à supplanter la réalité telle qu’elle est. S’étant nourrie des phantasmes utopiques d’une raison dévoyée par l’orgueil, elle ne peut se manifester qu’en opposition brutale avec le réel, tant naturel que surnaturel : celui-ci répond à Dieu avant de se plier à l’homme. Si pendant des siècles l’Église s’est humblement soumise à la Vérité par excellence qui est le Christ, c’est un fait reconnu par tous qu’elle a depuis quelques décennies laissé s’introduire en son sein les mirages de la philosophie des Lumières. Ainsi, le cardinal Ratzinger écrivait-il de la Constitution conciliaire Gaudium et Spes qu’elle « représente une tentative pour une réconciliation officielle de l'Église avec le monde tel qu'il était devenu depuis 1789 ». |
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L’Église s’est donc ouverte aux “acquis” de la Révolution française. Les leurres de la liberté sans Dieu, de l’égalité de tous et de la fraternité universelle sont devenus en son sein liberté religieuse, collégialité et œcuménisme. Bien peu ont remarqué que ces réflexions émanant de pseudo-théologiens, loin d’être des acquis, ne constituaient en fait que des refus. Le piège était finement tendu : parce que l’idéologie n’est pas réaliste, elle ne peut que manier les subterfuges du langage pour tenter de séduire. Elle s’est donc elle-même noblement nommée – “esprit du Concile” – puis a fait passer pour enseignement positif réclamant l’adhésion de tous ce qui n’était en fait que rejet larvé des réalités constitutives de l’ordre surnaturel ici-bas : le règne social de Notre Seigneur Jésus-Christ, la dimension divine du pouvoir ecclésial, l’unicité de l’Église catholique romaine hors de laquelle il n’y pas de salut. L’idéologie venait donc s’imposer et s’opposer au réel surnaturel, laissant de la sorte une graine de révolution s’installer dans l’Église. Avec la clôture officielle du Concile s’ouvrait donc officiellement l’inévitable lutte qui allait s’ensuivre dans l’Église. |
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On sait la force – que dis-je : la violence ! – avec laquelle l’idéologie s’imposa face à la réalité ecclésiale. C’est par contrainte que fut imposée ce vecteur porteur de l’idéologie qu’était la nouvelle messe. En témoignent les 600'000 lettres de protestation envoyées alors à la Congrégation pour le culte divin : lettres de la honte, que le Vatican s’est vu obligé d’enfermer aux archives secrètes afin de mieux les oublier… Ce n’est là qu’un exemple, symptomatique, parmi tant d’autres tout aussi douloureux. L’idéologie est d’autant plus violente qu’elle se sait perdante, du moins à long terme. Apparut donc la haine de l’“intégriste”, utilisant jusqu’à l’excom-munication pour mieux éradiquer le réel. Mais la nature des choses reprend toujours ses droits, et c’est jusqu’en son propre sein que l’idéologie vit lentement réapparaître ce sur quoi son ire se déversait il y a un instant : des âmes, qui plus est sacerdotales, s’efforçant de transmettre la foi catholique plutôt qu’une quelconque utopie du moment. Qu’allait-il en résulter ? Ce lent retour au réel permettrait-il d’éclairer ceux qui s’étaient engoncé en une ratiocination par trop humaine ? Bien souvent, nous assistons malheureusement à tout autre chose : le monstre idéologue, furieux que son fils ne lui ressemble guère, procède lui-même à la mise à mort du fruit de ses entrailles. C’est ainsi qu’en nombre de diocèses de France, les évêques préfèrent risquer la perte des prêtres qu’ils ont eux-mêmes formés, parce que ceux-ci ne se sont pas faits les aveugles serviteurs de leurs vaticinations. La haine atteint alors son paroxysme, elle se mue en infanticide. Si déplorable soit-elle, cette haine me fait cependant sourire : elle est l’aveu d’un futur échec, et ses vomissements ne peuvent guère inquiéter les choses de Dieu. Les magnifiques paroles du psaume 2 le rappellent : que peuvent les mugissements des rois de ce monde contre Celui à qui il a été dit : « Tu es mon Fils, aujourd’hui je t’ai engendré » (Ps 2, 7) ? Quant à ceux qui ont osé déformer le Christ pour le modeler à la mesure de leurs élucubrations, « Celui qui habite dans les cieux se rira d’eux, et le Seigneur se moquera d’eux » (Ps 2, 4). |
Coupes sombres dans lediocèse de Nîmes… Les tristes péripéties qui ont secoué le diocèse de Nîmes ces derniers temps nous apprennent que lorsqu’un évêque entend recadrer son clergé, tout est permis. Depuis quinze ans qu’il exerçait son ministère de curé, l’influence de l’abbé L.G. allait grandissante. Son rayonnement spirituel certain permettait à beaucoup de trouver lumière, et le sens du sacré qu’il développait en sa belle église abbatiale redonnait le goût des choses de Dieu à bien des égarés. Mais voilà : l’abbé L.G. portait la soutane ! Mgr Watebled jugea intolérable cette percée intégriste et se mit en guerre contre ce bastion de l’intolérance. Bientôt, les bruits les plus infamants coururent contre ce bon curé, au point d’inquiéter la justice. Nombre d’enquêtes s’ensuivirent, qui toutes innocentèrent le brave homme. Mais l’idéologue ne s’enquiert guère du réel, et Mgr Watebled accula l’abbé L.G. à démissionner. Sa cure fut confiée le 1er septembre 2001 à un administrateur qui aussitôt supprima les messes de semaine et ferma les portes de son église à la chorale sacrée pour y organiser des concerts profanes : jazz, Béart et Lama au programme ! Pendant ce temps, l’abbé L.G se retrouve sans ministère, confiné chez sa mère. A quelques kilomètres de là, c’est un autre prêtre, J.P.B., qui vient de se voir retirer sa charge de curé. Le fait de porter l’habit religieux et qui plus est d’enseigner un catéchisme jugé trop traditionnel lui valut maints brimades et suspicions. Finalement, en lieu et place de la déserte de ses neuf clochers désormais abandonnés, il assurera l’aumônerie auprès de quatre religieuses retirées… sans doute de saintes âmes ! Faut-il encore citer le cas de l’abbé P.V., qui s’est vu retirer tout ministère depuis deux ans, ou de ces deux prêtres plus jeunes qui, toujours dans le même diocèse, ont été poussé à rejoindre le diocèse aux armées afin de ne pas détonner avec la pastorale diocésaine ? En tous ces cas, recours a été fait à Rome. Ce recours n’a pas été entendu, Rome demeurant sourde à cet appel. |
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Ce n’est donc pas cette haine qui m’empêchera d’être libre, de cette liberté des enfants de Dieu qui provient de la soumission à la Vérité divine et révélée. C’est à cette dernière que j’adhère, et non à une quelconque idéologie, si dictatoriale fût-elle. Je n’y perds nullement mon appartenance à l’Église, tout au contraire. L’adhésion à une idéologie ne nous unit à rien d’autre qu’à ceux qui l’ont fomenté. S’en passer, c’est garder pure de tout alliage sa donation au Christ et à l’Église. |
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Lorsque la persécution
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Ce n’est donc pas cette haine qui m’empêchera d’être libre, de cette liberté des enfants de Dieu qui provient de la soumission à la Vérité divine et révélée. C’est à cette dernière que j’adhère, et non à une quelconque idéologie, si dictatoriale fût-elle. Je n’y perds nullement mon appartenance à l’Église, tout au contraire. L’adhésion à une idéologie ne nous unit à rien d’autre qu’à ceux qui l’ont fomenté. S’en passer, c’est garder pure de tout alliage sa donation au Christ et à l’Église. Je sais à quelle lutte un tel choix engage. Contre un totalitarisme, la guerre est aussi radicale qu’inévitable. Par son être même, l’homme libre indispose en effet le totalitaire. Son existence lui est insupportable, parce qu’elle illégitime l’idéologie : cette dernière y perd l’universalité qui précisément est la caractéristique de l’idée. L’idéologie ne peut donc s’accommoder de l’existence de l’homme libre. Soit ce dernier rentre dans le sérail, soit il disparaît. Pour rester en vie, l’idéologie totalitaire utilisera donc contre son opposant tantôt la haine captieuse pour occire, tantôt l’habileté la plus insidieuse afin de circonvenir. Son agir ne variera qu’en fonction de la force dont elle estime pouvoir disposer. Quoiqu’il en soit de ces circonvolutions de circonstance, l’opposition demeure toujours absolue entre le totalitaire et l’homme libre. Le totalitaire le sait, l’homme libre aussi. Ce dernier aimerait seulement prévenir les innocents qui estiment devoir, par vertu, jouer aux pacifistes ou aux obéissants. Nous sommes en temps de guerre. S’interposer benoîtement entre les belligérants relève d’une attitude suicidaire ; collaborer avec un totalitaire n’est jamais salutaire. En cette lutte, je ne prétends nullement à la victoire. Tout au plus y obtiendrai-je mon propre salut et celui de ceux qui m’ont été confiés. Si en effet je sais garder cette véritable liberté des enfants de Dieu sans laquelle il n’y a pas d’authentique charité – comment un amour ne serait-il pas libre ? – si je garde pure de tout alliage cette liberté de telle sorte que mon amour ne soit qu’à Dieu et aux choses de Dieu ; alors Dieu, pour l’avoir promis, ne pourra que me prendre en son Royaume éternel. Quant à la condamnation et l’extinction de cette idéologie si malfaisante, elle n’est pas de mon ressort. Si je peux la dénoncer, seul Pierre peut l’éradiquer. C’est à Pierre qu’a été confiée la garde du troupeau du Christ. C’est à lui que le Seigneur a dit : « Voici que je mets mes paroles dans ta bouche ; voici que je t’établis aujourd’hui sur les nations et les royaumes, pour que tu arraches et que tu détruises, pour que tu extermines et que tu dissipes, pour que tu bâtisse et que tu plantes » (Jér. 1, 9-10). C’est donc du Pape que j’attends la parole libératrice du Christ, celle-là même qui dénoncera et condamnera l’utopie néo-moderniste, qui rebâtira la Cité de Dieu pour l’heure si délabrée. Aussi est-ce pour le Pape qu’à chaque instant je prie : c’est de lui que viendra le salut. |
C’est encore et enfin au Pape que, dans le même sens, de nombreux prêtres de France ont voulu s’adresser. Parce que la Messe est l’étendard le plus visible qui distingue l’utopique idéologie de la Tradition authentique, ces prêtres ont supplié le Saint Père pour que soit totalement libéré l’usage de l’antique missel, si injustement proscrit et banni par des pasteurs dont l’attitude n’a fait que disperser les troupeaux du Seigneur (cf. Jér. 10, 21). Daigne le Pape agréer cette supplique et le Ciel exaucer nos prières. Ce sera l’entrée en agonie de la pire des idéologies que le monde n’ait jamais connu et face à laquelle j’entends pour ma part demeurer entièrement libre : celle qui sévit au sein même de l’Église.
Abbé Patrick de La Rocque
de la Fraternité Saint-Pie X