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Le problème de la réforme liturgique

 

Pour quelle Participation active des fidèles ?

 

Voici un siècle, le mouvement liturgique naissant redonnait toute sa valeur à la prière officielle de l’Église. Parce que la liturgie est la prière de toute l’Église, chacun de ses membres était invité à s’y unir activement. Naissait ainsi la belle notion de “participation active des fidèles”. Cent ans plus tard, cette même notion a entraîné une véritable révolution de la liturgie, en trop d’endroit sa mort même ; où est l’erreur ?

 

“Participation active...”

Que de crimes liturgiques le néo-modernisme n’a-t-il pas commis en ton nom ! Et pourtant, c’est le pape anti-moderniste par excellence, saint Pie X, qui le premier employa dans un document magistériel l’expression “participatio actuosa” pour décrire la manière dont les fidèles devaient s’unir à l’action liturgique : « Que tous les fidèles soient amenés à cette participation pleine, consciente et active [actuosa] aux célébrations liturgiques, qui est demandée par la nature de la liturgie elle-même » écrivait-il dans son Motu proprio Tra le sollecitudini du 22 novembre 1903. Expliquer ce paradoxe réclame une véritable enquête à travers le dernier siècle, qui seule permettra de dégager les enjeux cachés d’une expression devenue célèbre.

Simplement mentionnée par saint Pie X, la notion de “participatio actuosa” sera exposée en détail par Pie XII dans l’encyclique Mediator Dei, la « magna charta d’un sain mouvement liturgique » selon l’expression du cardinal Antonelli (N. Giampietro, Il Card. F. Antonelli e lgi svi-luppi dela riforma liturgica dal 1948 al 1970, p. 32). La participation y est considérée avant tout comme participation à l’acte même rédempteur. L’âme chrétienne ne peut en effet se contenter d’un formalisme qui la ferait assister passivement à la messe, laquelle n’est rien moins que l’actualisation de l’œuvre rédemptrice. En effet, « l’œuvre rédemptrice, indépendante en soi de notre volonté, requiert notre effort intérieur pour pouvoir nous conduire au salut éternel ». Cet effort intérieur, que Pie XII appelle encore “amour agissant”, fera que les fidèles assisteront au sacrifice eucharistique « avec une attention et une ferveur qui les unissent étroitement au Souverain Prêtre, selon la parole de l’apôtre : “ayez en vous les sentiments qui étaient dans le Christ Jésus”, offrant avec lui et par lui, se sanctifiant en lui. » Une telle participation est donc “agissante” en ce qu’elle demande « de tous les chrétiens qu’ils reproduisent autant qu’il est humainement possible, les sentiments dont était animé le divin Rédempteur lorsqu’il offrait le sacrifice de lui-même ». Lorsqu’il traite de la “participatio actuosa” des fidèles – et du prêtre en tant qu’il appartient au peuple de Dieu –, Pie XII pense donc bien premièrement à une action “intérieure”. Elle consiste à reproduire à l’intime de soi-même les sentiments qui étaient dans le Christ Jésus, « de manière à pouvoir faire nôtre la pensée de saint Paul : “Je suis crucifié avec le Christ” ». En un mot, participer activement à la messe, c’est s’unir intérieurement au Christ dans son office de prêtre et de victime.

C’est donc une vue sublime de la participation active que Pie XII s’efforce de mettre en évidence. L’homme, par ses dispositions intérieures, rentre en participation à l’acte rédempteur qui s’accomplit sur l’autel. Cette conception n’exclut nullement les éléments extérieurs de la participation, au contraire. Ceux-ci, sans être la “participatio actuosa” elle-même, en seront autant de moyens ou d’expressions. Tout en mentionnant quelques-uns de ces moyens (la messe dialoguée par exemple), Pie XII demande cependant de ne pas en exagérer la valeur : « Attacher à ces conditions extérieures une importance telle qu’on ose déclarer leur omission capable d’empêcher l’action sainte d’atteindre son but, c’est s’écarter de la vérité et de la droite raison, et se laisser guider par des idées fausses ». En effet, la “participatio actuosa”, autrement dit l’union intime à l’acte rédempteur qui s’accomplit sur l’autel, peut être réalisée par d’autres moyens, peut-être moins liturgiques mais néanmoins efficaces, « comme par exemple de méditer pieusement les mystères de Jésus-Christ, d’accomplir d’autres exercices de piété et de faire d’autres prières qui, bien qu’elles diffèrent des rites sacrés par la forme, s’accordent cependant avec eux par leur nature ».

Pourquoi une telle mise en garde ? C’est que, dans le même temps, se développait chez certains liturgistes une autre conception de la participation des fidèles, jugée fausse par Pie XII. Elle  consistait non plus à faire participer les fidèles à l’acte rédempteur du Christ, mais à transformer l’ensemble du peuple de Dieu en sujet propre de la liturgie, et donc à considérer la participation active comme essentiellement extérieure et communautaire. Dès lors, l’aspect visible et tangible de la participation prenait le pas sur l’union intime à l’acte posé par le Christ, laquelle constituait pourtant le cœur de la “participatio actuosa” décrite par les papes. La traduction vernaculaire de l’expression “participatio actuosa”, à elle seule, permettait un tel glissement : parler de participation active des fidèles ne laisse-t-il pas entendre que la communauté est l’acteur du rite liturgique ? Une telle interprétation n’est pas de mise avec le latin, qui aurait eu un mot plus approprié pour exprimer cette notion : “participatio activa”. En préférant l’adjectif “actuosa”, le magistère soulignait au contraire l’intensité subjective de l’acte réclamé des fidèles plutôt que leur collaboration collective.

De la même manière, le concile Vatican II rappelle cet acte intérieur requis des fidèles lorsqu’ils assistent au sacrifice eucharistique. Il souhaite que ceux-ci, en « offrant la victime sans tache, non seulement par les mains du prêtre, mais aussi ensemble avec lui, apprennent à s'offrir eux-mêmes et, de jour en jour, soient consommés, par la médiation du Christ, dans l'unité avec Dieu et entre eux pour que, finalement Dieu soit en tous » (SC 48). Curieusement cependant, le Concile ne faisait pas de cette phrase la définition de la participation active des fidèles. Celle-ci est abordée par la Constitution bien en amont de ce passage, dans les paragraphes 26 à 32. Après en avoir fait l’un des axes principaux de la réforme liturgique (SC 14 et 21), le texte conciliaire n’aborde la participation active des fidèles que sous l’angle de la fonction (SC 28 et 29), l’action extérieure beaucoup plus que l’attitude intérieure servant à décrire la participation active des fidèles (SC 30 et 31). Une telle description ne risquait-elle pas de favoriser le glissement contre lequel Pie XII nous avait mis en garde ? Bien plus : cette participation extérieure, considérée jusque là comme secondaire, allait devenir le maître mot de la réforme liturgique : « Cette participation active et pleine de tout le peuple est ce qu’on doit viser de toutes ses forces dans la restauration et la mise en valeur de la liturgie » (SC 14). Poser la participation active des fidèles comme premier principe de la réforme liturgique, n’était-ce pas risquer de dévaluer l’action principale de la messe, à savoir celle du Christ prêtre s’immolant sur l’autel ? Là encore, Pie XII nous avait mis en garde. C’était le 22 septembre 1954 : « La liturgie de la messe a comme but d’exprimer sensiblement la grandeur du mystère qui s’y accomplit, et les efforts actuels tendent à y faire participer les fidèles d’une manière aussi active et intelligente que possible. Bien que cet objectif soit justifié, on risque de provoquer une baisse de respect, si l’on détourne l’attention de l’action principale ». Et Pie XII de rappeler que cette action principale est celle du Christ s’offrant lui-même sur l’autel lors de la consécration, par l’entremise du seul prêtre et non de tout le peuple. Pour sa part, la réforme liturgique préférait se centrer sur l’idée que le peuple de Dieu était l’acteur liturgique de la messe. Elle ouvrait ainsi la porte au principe théologique qui est à l’origine de toutes les déviances pastorales regrettées par les récents documents pontificaux.

Derrière cette conception de la participation active des fidèles se profilait en fait une nouvelle manière de concevoir la messe : celle-ci n’est plus considérée comme l’accomplissement parmi nous de l’œuvre rédemptrice, mais comme la célébration par le peuple de Dieu d’une Rédemption déjà accomplie. Dès lors, réclamer du peuple de Dieu qu’il s’unisse aux sentiments du Christ prêtre et victime présent et agissant à l’autel n’avait plus aucun sens. On attendait plutôt de lui qu’il célèbre, telle une fête, la Pâque déjà réalisée (cf. Exultet, Encyclopédie pratique du la liturgie par le CNPL, Bayard 2000 p. 46 à 49). Là où l’Église attendait surtout une activité mentale et sincère, on réclamait surtout de la communauté rassemblée une activité visible et tangible. Se taire revenait à ne plus participer. Il fallait donc toujours plus impliquer le peuple de Dieu dans l’action liturgique puisque, désormais, c’est « le peuple tout entier, en vertu de son baptême, qui est sujet de l’action liturgique » (Dans vos assemblées, manuel de pastorale liturgique sous la direction de J. Gelineau, Desclée 1989 p. 317).

Un arbre mauvais ne produit pas de bons fruits, et des principes erronés n’engendrent que des abus. L’heure est venue où dénoncer les excès ne peut plus suffire : c’est aux principes erronés qu’il faut renoncer, sans quoi toutes les mises en garde, si solennelles soient-elles, ne seront que des murailles de papier sans grande efficacité. Renoncer aux principes erronés : pour ce faire, on ne pourra s’appuyer seulement sur des textes pastoraux, de surplus ambigus ; c’est à la clarté des textes doctrinaux antécédents qu’il nous faut revenir.

 

 

Le prêtre et l’autel

 

L’élaboration d’une nouvelle théologie du laïcat avait pour passage obligé une redéfinition du sacrement de l’ordre. Homme de l’autel, le prêtre devint tout à coup l’homme du Peuple de Dieu. Rétrospective sur les cinquante années qui ébranlèrent le sacerdoce catholique.

 

La chose est claire : les “ministères de fait” inquiètent Rome, parce qu’ils menacent la nature même de la vie ecclésiale. Leur apparition s’explique certes par l’excroissance de la participation active des fidèles (cf. article précédent). Cependant, si cette participation des fidèles au culte eucharistique s’est souvent transformée en abus, n’est-ce pas aussi parce que le laïcat a pris, dans le domaine liturgique notamment, une place laissée béante par une nouvelle manière de concevoir le sacrement de l’ordre ?

 

Un vent de lutte des classe sur le sacerdoce

         Il faut l’avouer : un vent de lutte des classes a soufflé sur l’Église des années soixante. Stigmatisant à outrance un excès de cléricalisme sans doute partiellement présent, toute une littérature s’est efforcée de rappeler l’égalité foncière existant entre les chrétiens, qu’ils soient prêtres ou fidèles. Et du prêtre, on fit un être complexé : comment pouvait-il revendiquer un “pouvoir” que ne détenaient pas les laïcs, qui plus est un pouvoir “sacré”, “divin” ? Tout à coup le prêtre, à cause du lien intime et unique qu’il entretient avec l’autel, était mis au ban de la société chrétienne. Il se trouvait en état d’accusation permanente. Orgueil, disait-on, de celui qui se croit supérieur aux autres, qui veut se mettre au-dessus du reste des hommes… Et de rappeler constamment que « le sacerdoce de l’évêque et des prêtres n’est pas, si l’on nous passe l’expression, une sorte de super baptême, constituant une classe de super chrétiens […] Tous font également partie de la fraternité, car il n’y a pas d’acception de personnes auprès de Dieu. Plus même de distinction analogue à celle qui régnait dans l’ancienne Économie » [1]. S’en suivit la très profonde crise d’identité du prêtre que nous savons : doutant d’eux-mêmes, on en vit s’immerger et devenir semblables au reste des hommes dans leur mode de vie, dans leur travail, et jusque dans leur habillement. Trop malheureusement allèrent jusqu’à renoncer à leur sacerdoce.

 

une redéfinition qui amoindrit le sacerdoce

    De cette impasse, il fallait sortir. Le prêtre, supérieur au reste des hommes ? Non, expliqua-t-on, au contraire : les prêtres « ne sont pas au-dessus du peuple, des fidèles supérieurs aux autres ; leur fonction, au contraire, les rend serviteurs non seulement du Christ mais aussi de leurs frères » [2]. Puisqu’on ne pouvait plus définir le sacrement de l’ordre comme « un signe par lequel l’Église confère à celui qui est ordonné un pouvoir spirituel »[3], celui de consacrer le corps et le sang du Christ (Somme théologique, suppl. q. 37 a 2), on ne présenta du prêtre que sa fonction sur le corps de l’Église, précisément parce qu’elle n’impliquait pas un pouvoir spirituel mais seulement un service dans la dépendance : il est le collaborateur de l’Évêque au service du Peuple de Dieu, « ut (fideles) coalescerent corpus », en vue de la croissance du corps ecclésial dans l’unité (Presbyterorum Ordinis §° 2). On définit donc le prêtre par son action subordonnée sur le corps mystique et non plus par le pouvoir propre qu’il a sur le corps physique du Christ. L’essence du sacerdoce, nous dit-on, est la paternité spirituelle [4].

En un mot, le “presbyter”, l’ancien, a remplacé le “sacerdos”, celui qui donne les choses sacrées. Telle fut la nouvelle clé proposée par le concile Vatican II : « Le prêtre est essentiellement – c’est le sens de la Constitution – le collaborateur de l’évêque. Il retrouve donc par là en soi-même, sous forme participée mais absolument réelle, un lien vivant avec la mission donnée par le Christ aux apôtres » [5]. Signe des temps : désormais, c’est en effet à travers les envois en mission des apôtres – et non plus dans le “Faites ceci en mémoire de moi” – que l’on trouvera les fondements scripturaires du sacerdoce catholique (cf. Presbyterorum Ordinis, § 2).

    Dans cette nouvelle présentation du sacerdoce, on écarta donc le prêtre de l’autel. Il ne pouvait cependant en rester indéfiniment séparé. Comment donc aborder la question sans en appeler au “pouvoir” de consacrer ? La réponse fut vite trouvée : « Il revient à ceux qui président à la construction de l’Église de présider aux sacrements qui, pour leur part, construisent l’Église » [6]. En d’autres termes, la place du prêtre à l’autel dépend de sa place au sein du Peuple de Dieu : au service de celui-ci parce qu’il préside à son édification, le sacerdoce ministériel sera à l’autel au service du sacerdoce commun des fidèles en y exerçant une fonction présidentielle. Une telle explication laisse apparaître un fait absolument nouveau : désormais, un intermédiaire est posé entre le prêtre et l’autel : le sacerdoce commun des fidèles. L’autel, le prêtre, l’Eucharistie sont là pour l’exercice plénier du sacerdoce commun, pour que se consomme le sacrifice spirituel des chrétiens (Presbyterorum Ordinis § 2). Si le sacerdoce ministériel est ainsi finalisé par l’exercice du sacerdoce commun des fidèles, comment ne pas s’attendre à l’empiètement des ministères de fait sur le sacerdoce ministériel ?

         Tel est l’ultime aboutissement de ce vent de lutte des classes qui a soufflé sur l’Église. Parce que la plus belle prérogative du prêtre – son pouvoir de consacrer le corps et le sang du Christ – a été considérée comme honteusement orgueilleuse, on a comme brisé le lien transcendantal qui unit le prêtre et l’autel. Dans la faille ainsi réalisée s’est faufilé le sacerdoce commun des fidèles. Désormais, le prêtre n’est plus en tout premier lieu l’homme de l’Eucharistie, l’homme de Dieu, mais l’homme du Peuple de Dieu. Le sacerdoce catholique a versé dans une conception protestantisante.

 

Un traumatisme qui a laissé des marques

    De ce traumatisme, l’Église ne s’est pas encore remise. Il suffit pour s’en convaincre de relire le passage que l’Exhortation post-synodale Pastores dabo vobis consacre à la nature du sacerdoce ministériel (§ 11 à 18).

Le sacrement de l’ordre n’y est envisagé que sous l’angle de sa mission au sein du peuple de Dieu, et non à raison du pouvoir qui lui est inhérent de consacrer le corps et le sang du Christ. Telle est la description de l’identité spécifique du prêtre qui nous est faite : « Le prêtre, en vertu de la consécration qu’il a reçue par le sacrement de l’Ordre, est envoyé par le Père, par Jésus-Christ, à qui il est configuré de manière spéciale comme Tête et Pasteur de son peuple, pour vivre et agir, dans la force de l’Esprit Saint, pour le service de l’Église et le pour le salut du monde […] Le prêtre est intégré sacramentellement dans la communion avec l’évêque et les autres prêtres, pour servir le Peuple de Dieu qui est l’Église et pour conduire tous les hommes au Christ […] En un mot, les prêtres existent et agissent pour l’annonce de l’Évangile au monde et pour l’édification de l’Église au nom du Christ Tête et Pasteur en personne. Telle est la manière typique et particulière dont les ministres ordonnés participent à l’unique sacerdoce du Christ » (PDV 11 et 15).

Des 19 textes scripturaires avancés pour dégager la nature du sacerdoce ministériel, tous ceux qui décrivent la mission apostolique sont mentionnés. Un seul manque à l’appel, celui de l’institution du sacerdoce : « Faites ceci en mémoire de moi ». De même, lorsque sera cité He 5, 1 (“Tout grand prêtre, pris d’entre les hommes, est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu”, PDV 5) on omettra surtout d’ajouter la fin du verset : « afin qu’il offre des dons et des sacrifices pour les péchés ».

Du lien unissant le prêtre à l’autel, ce texte pourtant majeur n’a pas voulu parler. C’est au contraire le sacerdoce universel des fidèles qui est mis en avant, c’est lui qui est exalté, c’est vers lui que tout converge : « Par le sacrifice de la Croix unique et définitif, Jésus confère à tous les disciples la dignité et la mission de prêtres de la nouvelle et éternelle Alliance. Ainsi s’accomplit la promesse de Dieu faite à Israël : Je vous tiendrai pour un royaume de prêtres, pour une nation sainte (Ex 19, 6) […] Au service de ce sacerdoce universel de la Nouvelle Alliance, Jésus a appelé à lui, au cours de sa mission terrestre, plusieurs de ses disciples » (PDV 13). La chose est donc dite et répétée : « Le ministère du prêtre est entièrement au service de l’Église pour promouvoir l’exercice du sacerdoce commun de tout le peuple de Dieu » (PDV 16) ; « Le ministère ordonné est radicalement de nature communautaire et ne peut être rempli que comme œuvre collective […] par le sacerdoce ministériel, les prêtres ont reçu du Christ, par l’Esprit, un don spécifique, afin de pouvoir aider le peuple de Dieu à exercer fidèlement le sacerdoce commun qui lui est conféré » (PDV 17).

 

vers un renouveau sacerdotal

    Prêtres, nous nous devons de nous dégager de cette conception inhibée de notre sacerdoce. Il en va de la gloire même de Dieu. Celle-ci ne consiste pas d’abord dans « l’accueil conscient, libre et reconnaissant des hommes à l’œuvre de Dieu accomplie dans le Christ » (Presbyterorum Ordinis § 2). Non. La glorification parfaite du Père, c’est avant tout le Christ lui-même, qui dans son humanité adresse à Dieu une louange parfaite dans l’immolation qu’il fait de lui-même sur le bois de la Croix, prière actualisée quotidiennement sur l’autel. La gloire du Père, c’est d’abord le Christ lui-même, et seulement ensuite, dans la dépendance de ce Christ, nous-mêmes qui lui sommes agrégés par l’union de notre prière à la sienne, renouvelée quotidiennement sur l’autel par le ministère du prêtre. Notre mission n’est donc pas en premier lieu celle de l’agrégation du Peuple de Dieu, mais la glorification de Dieu et la sanctification des hommes par la Messe.

 Il nous faut relire, méditer et faire nôtres les textes magnifiques dont certains ont eu honte : « L’office propre et principal du prêtre fut toujours et demeure d’offrir le sacrifice » (Pie XII, 2 nov. 1954). La chose est ainsi car « tout grand prêtre pris d’entre les hommes est établi pour les hommes en ce qui regarde le culte de Dieu, afin qu’il offre des dons et des sacrifices pour les péchés » (He 5, 1). Aussi est-ce dans la dépendance du sacrifice que le sacerdoce doit d’abord être considéré : « Sacrifice et sacerdoce ont été si unis par une disposition de Dieu que l’un et l’autre ont existé dans toute loi. C’est pourquoi, comme l’Église catholique a reçu dans le Nouveau Testament, par une institution du Seigneur, le saint sacrifice visible de l’eucharistie, il faut aussi reconnaître qu’il y a en elle un nouveau sacerdoce visible et extérieur » (concile de Trente, DzH 1764) C’est donc bien le soir du Jeudi saint, « comme l’a toujours compris et enseigné l’Église catholique » (DzH 1740) que les apôtres ont été constitués prêtres de la Nouvelle Alliance, « par ces mots : Faites ceci en mémoire de moi » (DzH 1752).

Notre vie sacerdotale, premièrement, est là, dans ce lien intime avec le sacrifice eucharistique. Là, le Christ actualise chaque jour le sacrifice qu’il fit de lui-même pour notre Rédemption. Cela n’est possible que par le prêtre – pleinement égal en cela à l’évêque –, par le pouvoir extraordinaire qui lui fut conféré lors de son ordination sacerdotale : « L’élément central du sacrifice eucharistique est celui où le Christ intervient comme “seipsum offerens” (s’offrant lui-même) pour reprendre les termes du concile de Trente. Cela se passe à la consécration où, dans l’acte de la transsubstantiation opérée par le Seigneur, le prêtre célébrant est “personam Christi gerens” (tenant la place du Christ). Même si la consécration se déroule sans faste et dans la simplicité, elle est le point central de toute la liturgie du sacrifice » (Pie XII, 22 sept. 1956).

De tout cela, de la beauté du prêtre, le concile Vatican II ne nous a pas parlé, de l’aveu même de ses commentateurs officiels : « En fait, et c’est peut-être le fait majeur, on renonce à étudier le sacerdoce en lui-même » [7]. Depuis, elle n’a toujours pas été levée, cette chape de silence qui lentement asphyxie le sacerdoce catholique. Pourtant, le renouveau du sacerdoce et des vocations est à ce prix. L’extinction des ministères de fait aussi

 

Abbé Patrick de La Rocque,

de la Fraternité Saint Pie X

 


[1] - de Lubac, Méditation sur l’Église, Aubier 1953, p. 117

[2] - R. Parent cssr, L’autorité ministérielle au sein du sacerdoce royal, Lyon, 1969, p. 67

[3] - St Thomas d’Aquin, Somme théologique, suppl. q. 34 a. 2

[4] - A. Manaranche, Vouloir et former des prêtres, Fayard 1994, p. 231

[5] - G.M. Garonne, in Les prêtres dans la pensée de Vatican II, commission épiscopale du clergé et des séminaires, janvier 1966, p. 21

[6] - H. Legrand, Spiritus, 69, 1977, p. 429

[7] - J. Gilbet, in L’Église de Vatican II - Textes et commentaires des décrets conciliaires, Unam sanctam 51c, p. 918.