entretiens romains :

VERS UN débat DE FOND

 

Voici trois mois, je vous annonçais la reprise récente des relations officielles entre la Fraternité Saint-Pie X et le Vatican. Je ne cachais cependant pas mes appréhensions : « La bonne issue des discussions semble provisoirement compromise ». L’affaire paraissait en effet mal engagée ; elle a peut-être pris aujourd’hui une tournure beaucoup plus saine, que Mgr Fellay me demande de porter à votre connaissance. 

Certes, le cardinal Castrillon Hoyos, délégué particulier du Saint Père en la matière, émettait des propositions canoniques miroitantes : prélature personnelle, administration apostolique, etc. Mais cette optique « purement juridique » – les termes sont ceux du communiqué officiel du Vatican – présentait un inconvénient majeur : elle traitait du sort de la Fraternité Saint-Pie X sans aucune référence à la crise profonde que traverse l’Église depuis quarante ans. Un telle optique, parce  qu’elle violente l’histoire de ce dernier demi-siècle, parce qu’elle oublie de considérer la nature du combat mené par la Fraternité Saint-Pie X, ne pouvait qu’entraîner l’échec. La lettre qu’écrivait le cardinal Castrillon à Mgr Fellay le met en évidence : « Toutes les garanties seront données pour que les membres de la Fraternité [Saint-Pie X] et tous ceux qui ont un attrait spécial pour cette noble tradition liturgique puissent la célébrer librement dans vos églises et lieux de culte ». Si la phrase est d’apparence rassurante, elle est en fait une condamnation sans appel de la Fraternité Saint-Pie X, sans même qu’il y ait eu audition : réduire les choix de la Fraternité Saint-Pie X à un attrait subjectif pour la liturgie traditionnelle et refuser de considérer les raisons doctrinales qui l’animent, c’est méconnaître ses motivations. Or le dialogue ne s’engage pas sur la méconnaissance de l’autre. Aussi le cardinal n’a-t-il d’autre alternative que de nous proposer le triste sort de ces pauvres aborigènes d’Australie : vie vous sera laissée, mais dans le musée bien fermé de vos églises et lieux de culte ; silence sera ainsi fait sur vos justes revendications. Il n’en sera pas ainsi : la Fraternité Saint-Pie X est au service de l’Église, non de ses supposés attraits. Nous n’avons rien à voir en cela avec les différentes communautés « Ecclesia Dei ».

 L’accord « purement juridique » étant dès le principe voué à l’échec, une première étape « simplement pratique » pouvait être envisagée. C’était d’ailleurs la seule piste répondant à la volonté romaine d’aboutir rapidement en ce dossier, sans aborder pour l’heure le différend théologique. Afin que la clarification juridique ne soit cependant pas séparée de la situation concrète de crise que traverse l’Église, afin que nos motivations doctrinales ne soient pas mises dès le principe sous le boisseau, nous réclamions le fameux « préalable de la messe ». Il consistait en la reconnaissance par Rome du droit qu’a tout prêtre de célébrer avec une entière liberté la messe selon le rite révisé par saint Pie V. N’est-ce pas grâce à ce rite que les fidèles attachés à la Tradition ont pu garder et transmettre une foi intègre et vive, tandis que s’anémiait celle de tant de chrétiens ? Mettre fin à la défiance abusive et infamante qui pèse sur le missel traditionnel était donc un acte pratique qui montrait ostensiblement la possibilité d’une véritable coopération dans la lutte contre le modernisme toujours plus délétère. Malheureusement, le Vatican n’a pas persévéré en cette voie, suite aux nombreuses pressions qui se manifestèrent. Ainsi, le cardinal Kasper s’est élevé contre toute idée d’accord : il ne pouvait en être autrement, vu que le nouveau Président du Secrétariat pour l’Unité des chrétiens soutient la thèse d’une rupture théologique et doctrinale opérée par Vatican II (cf. page 5) ; dès lors, nous incarnons tout ce qu’il a rejeté. De la même manière, dès les premiers ébruitements des pourparlers en cours, soixante-cinq évêques de France ont énergiquement fait savoir à Rome leur vive opposition.  

Dans leur refus même, les évêques français ont paradoxalement rendu possible un véritable bond en avant dans ces relations officielles : ils en ont changé la donne, pour l’assainir d’autant. Le pape Paul VI centrait le débat uniquement sur l’obéissance et la subjectivité affective des fidèles attachés à la Tradition catholique. Aujourd’hui, on reconnaît enfin publiquement ce que la Fraternité Saint-Pie X a pour sa part toujours affirmé : sous-jacentes aux difficultés canoniques, il y a, entre Ecône et la Rome actuelle, de profondes « différences doctrinales, liturgiques, sacramentelles, institutionnelles » (cardinal Eyt). Ces réelles oppositions, loin d’arrêter les échanges, serviront de base à un nouveau départ. S’il est vrai qu’elles ne peuvent être « surmontées sans examen approfondi » (cardinal Eyt), il est également certain qu’en ces domaines, « on ne peut agir qu’avec courage et prudence » (cardinal Billé), c’est-à-dire aller sereinement de l’avant. Mgr Fellay ne dit pas autre chose : « Nous ne refuserions pas une vraie discussion avec Rome pour aborder les questions de fond » (Lettre aux amis, mai 2001). Le cardinal Castrillon Hoyos semble lui-même s’être rangé à cette idée. Tout récemment, il écrivait à Mgr Fellay la nécessité de « préciser les conditions théologiques fondamentales ». Il semble donc que, de part et d’autre, les esprits soient désormais mûrs non pour une discussion mercantile autour d’un simple statut juridique, mais pour un affrontement loyal sur le terrain doctrinal, où aucune question cruciale ne sera esquivée, où charité sera toujours gardée. Nous ne pouvons que nous réjouir de ce constat, et souhaiter pour bientôt ces premières “disputationes” qui permettrons à tous d’approfondir l’enseignement de la Tradition.

 Afin de donner à ces discussions une première base de départ, la Fraternité Saint-Pie X a exposé à travers Le problème de la réforme liturgique les raisons de son refus du rite de Paul VI. Communiqué désormais à quelque 1000 évêques et 20 000 prêtres, ce document a déjà soulevé de très nombreuses réactions, donc la publication présente veut se faire l’écho. Il est néanmoins certain que les partenaires officiels du dialogue – Rome et l’épiscopat de France – n’ont pu encore intervenir sur le fond : temps de réflexion doit leur être laissé. Ces réponses, nous les attendons avec beaucoup d’ouverture, dans une quête absolue de vérité. Elles apporteront avec elles un élément encourageant : les autorités ecclésiastiques, interpellées par l’interrogation que nous leur avons adressée, n’auront pas coupé court à ce débat de fond qu’ils ont réclamé et que désormais beaucoup attendent. De lui sortira le renouveau liturgique et ecclésial tant désiré.

Abbé Pierre Marie Laurençon,

Supérieur pour la France

de la Fraternité Saint-Pie X