Entretiens romains
Les plus avertis d’entre vous auront appris, par voie de presse, qu’un dialogue officiel s’était renoué depuis quelques mois entre la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X et le cardinal Castrillon Hoyos, mandaté à cet effet par le Pape en tant que préfet de la Congrégation pour le Clergé. La chose est vraie, et nous ne pouvons tous que nous en réjouir.
Tout prit naissance avec l’impact très positif que notre démarche jubilaire laissa à Rome en août dernier (cf. Lettre à nos frères prêtres n° 7). Au lieu de la foule aigrie et agitée que certains imaginaient, les observateurs romains découvrirent d’innombrables familles, animées d’une foi tout aussi déterminée que joyeuse, priant instamment pour le pape et pour l’Église : « L’un des pèlerinages les plus édifiants que j’ai vus pendant cette Année Sainte », dira Mgr Tavanti, responsable liturgique de la Basilique Sainte Marie Majeure. Suite à ces jours de prière intense, la revue 30 Giorni accordait un long entretien à Mgr Bernard Fellay, supérieur général de notre Fraternité. L’une de ses phrases résonna particulièrement dans les couloirs du Vatican : « Si le Pape m’appelle, je vais. Ou plutôt, je cours. Par obéissance filiale à l’égard du chef de l’Église » (30 Jours, sept. 2000, p. 8). Dans ce même entretien, Mgr Fellay précisait le cadre préalable qui permettrait de fructueuses discussions : donner à tous les prêtres du monde la pleine liberté de célébrer la messe tridentine.
Ce préalable peut surprendre, d’autant qu’il n’est pas au profit direct de la Fraternité Saint-Pie X. Pourtant, les observateurs les plus autorisés l’ont estimé « non excessif ». En effet, à l’heure où, de manière quasi officielle, on reconnaît combien fut abusive et délétère l’interdiction du missel tridentin (Cal Ratzinger, Ma vie, p. 132) ; à l’heure où l’on estime de plus en plus ouvertement que « la crise de l'Église actuelle repose largement sur la désintégration de la liturgie » (id.) ; à l’heure où l’archevêque de Salzbourg fait lire dans toutes ses paroisses un communiqué reconnaissant la faute des pasteurs dans les graves défaillances que connaît la transmission des vérités eucharistiques ; à cette heure donc, il n’est pas incongru de lever l’interdiction abusive et infamante qui pèse sur un missel millénaire dont la sûreté doctrinale et l’efficacité salutaire ne sont plus à redire. C’est pourquoi le cardinal Castrillon Hoyos, dans l’entretien qu’il accorda à son tour à la revue 30 Giorni, déclara au sujet des requêtes préalables de la Fraternité Saint-Pie X : « Si elles sont déposées, elles seront examinées avec respect et dans l’optique du bien authentique de la communauté ecclésiale tout entière » (30 Jours, novembre 2001, p. 19).
Cependant, au moment où ces lignes sont écrites, malgré plusieurs entretiens officiels entre le Préfet de la Congrégation du Clergé et les instances dirigeantes de la Fraternité Saint-Pie X, malgré la première rencontre entre Jean-Paul II et Mgr Fellay, la bonne issue des discussions semble provisoirement compromise. En cause, les tergiversations romaines face au fameux préalable de la messe dont on assurait initialement qu’il ne poserait pas de difficulté : il semble que, suite à certaines pressions internes, Rome revienne sur l’accord de cette mesure bénéfique et « non excessive ». Un tel recul serait fort dommageable, car il remettrait en cause non seulement un dialogue naissant, mais surtout « le bien authentique de la communauté ecclésiale tout entière », pour reprendre l’expression du cardinal Castrillon Hoyos.
En effet, les « signes des temps » sont là : actuellement, un prêtre sur cinq ordonné en France l’est pour le rite traditionnel, tandis que 50 % des séminaristes diocésains se sont un jour posé la question de leur éventuelle intégration dans l’une ou l’autre Fraternité traditionnelle (Interview avec le Cal. Ratzinger, Spectacle du monde, décembre 2000). En Italie, le phénomène est identique. Tandis que des prêtres d’influence, tel le père Baget Bozzo, réclament ouvertement le rétablissement du rite tridentin, des curés de paroisse passent aux actes ; ainsi ce prêtre d’origine française qui, de son propre chef, a redonné chaque dimanche la messe traditionnelle à ses paroissiens : « seule nourriture parfaitement saine pour leur foi eucharistique », explique-t-il. Aux Etats-Unis, en Argentine, en Pologne, en Allemagne, les témoignages se multiplient, émanant le plus souvent du jeune clergé : « En tant que prêtre, j'ai le très fort désir de passer à la messe traditionnelle, à cause de la richesse spirituelle qui semble en émaner. Plus je l'examine, plus je la connais, et plus je vois combien nous a été retiré. » L’interdiction romaine, maintenue jusque-là, ne va pas sans créer aux sein du clergé de sérieuses incompréhensions, parfois à la veille d’éclater au grand jour comme en certains diocèses de France (cf. Lettre à nos frères prêtres n° 8). Seul un geste clair de Rome serait capable d’apaiser d’un coup ces tensions, et d’éviter ainsi une recrudescence de la guerre fratricide qui ébranla le clergé des années 70. Ce geste est simple : donner à tout prêtre l’entière liberté de célébrer la messe selon le missel traditionnel. Ce geste, hier à l’ordre du jour, est aujourd’hui remis en cause par Rome.
L’indécision de Rome entraînerait pour la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X la triste obligation de constater la suspension pour le moment des discussions officielles avec Rome, de par le recul de cette dernière ; cette même apesanteur signifierait surtout le rejet d’une grâce de pacification et de bienfaits spirituels incontestables, prometteuse de reviviscence pour toute l’Église. Dans un tel contexte, la Fraternité Saint-Pie X n’a pas voulu rester inactive. C’est pourquoi, le 2 février dernier, Mgr Fellay signait une « Adresse au Saint Père », que nous rendons publique ce jour (cf. ci-après). Cette adresse introduit en fait un document majeur émanant de la Fraternité Saint-Pie X, remis officiellement voici un mois à Jean-Paul II et aux différents dicastères concernés. Par l’envoi présent, nous communiquons dans son intégralité ce même document à tous les évêques francophones du monde et à tous les prêtres de France. Cette étude est en effet capitale. Elle nous touche au plus intime de notre sacerdoce et de notre vie de prière, elle nous concerne tous. Mais je laisse à d’autres le soin de vous la présenter. Je prie simplement pour que ces pages, qui j’en suis persuadé vous intéresseront, soient l’occasion de réflexions et d’échanges entre nous, et surtout favorisent l’acte libérateur attendu par beaucoup : laisser à tout prêtre qui le souhaite la pleine liberté d’utiliser un missel certainement digne de Dieu, qui communique en abondance les trésors du depositum fidei, et dont les fruits de sainteté à travers les âges ne sont plus à redire.
Abbé Pierre Marie Laurençon,
Supérieur pour la France de la Fraternité Saint-Pie X