Le problème DE LA RÉFORME LITURGIQUE

La messe de Vatican II et de Paul VI

 

Etude théologique et liturgique

 

Le problème de la réforme liturgique. Tel est le titre principal du document qui fut remis en février dernier au Souverain Pontife et que nous communiquons aujourd’hui à tous les évêques francophones du globe et à tous les prêtres de France.

 

Rédigées par des « pasteurs d’âmes qualifiés aux plans théologique, liturgique et canonique » membres de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, ces pages nous font remonter aux causes proprement doctrinales de la crise actuelle, en rendant manifestes les principes théologiques qui sont à l’origine de la réforme liturgique de 1969. Dès 1964, des textes officiels nous donnent la clé explicative de la réforme majeure qui ébranlera la liturgie quelques années plus tard. Vingt-cinq ans s’écoulent ; pour célébrer l’anniversaire de la Constitution conciliaire sur la liturgie, le pape Jean-Paul II reprend cette même clé explicative : « Le premier principe [directeur de la réforme] est l’actuali­sation du mystère pascal du Christ dans la liturgie de l’Église » (Jean-Paul II, Vicesimus quintus annus, 4 XII 1988).

            Le « mystère pascal ». Depuis quelques décennies, cette expression est omniprésente dans le langage ecclésiastique et liturgique, tant officiel que quotidien. Pourtant, les Pères ne l’employèrent pour ainsi dire jamais, la théologie la méconnaît jusqu’au XX° siècle, et encore aujourd’hui vous ne la trouverez nulle part clairement définie. C’est donc à cette dernière tâche que se sont attelés les auteurs de l’étude présente. Afin de saisir l’explication profonde de la réforme liturgique, afin de mettre au grand jour « les points doctrinaux qui, peut-être à cause de leur nouveauté, n’ont pas été compris dans certaines parties de l’Église » (Jean-Paul II, Ecclesia Dei adflicta, 2 VII 1988), ils ont analysé la pensée des liturgistes les plus éminents du Consilium – cette Commission à qui fut confiée la réforme des livres liturgiques – , ils ont relu tous les textes majeurs publiés par Rome depuis le concile Vatican II jusqu’aux dernières encycliques de Jean-Paul II, ils ont scruté les plus célèbres manuels qui forment les générations sacerdotales actuelles. Aujourd’hui, ils manifestent jusqu’à l’évidence combien cette nouvelle notion de « mystère pascal » est l’âme de la réforme. C’est à cette découverte qu’ils nous invitent à travers leur étude.

             Par choix, l’analyse liturgique proposée s’arrête à la seule comparaison du missel de Paul VI (1969) avec le missel révisé par saint Pie V (dernière édition typique en 1962) ; ne sont donc pas envisagées les modifications apportées au rituel des autres sacrements. C’est qu’en effet la question de la messe est au cœur de notre identité sacerdotale et de notre piété personnelle. C’est donc là que l’enjeu de la réforme prend toute sa dimension, parce que la célébration du mystère eucharistique relève de la part de nous-mêmes la plus précieuse ; parce qu’aussi, pour beaucoup de croyants, le visage de l’Eglise passe par les formes concrètes que prend la célébration eucharistique. C’est pourquoi la crise postconciliaire se focalisa autour de la brûlante question de la messe. Loin des passions qui animèrent alors ce débat, les auteurs abordent aujourd’hui la question en s’interdisant tout ton polémique, mais avec grande sérénité pour aborder le fond du problème et tenter d’apporter quelques lumières.

 Dans un style simple et clair, donc, le document nous fait pénétrer progressivement dans le « mystère pascal », en commençant donc par une analyse très pertinente des modifications apportées à la liturgie de la messe (1ère partie). Vient alors l’exposition syn­thétique de la théologie du mystère pascal, mise en lu­mière par une comparaison constante avec les explica­tions jusque là avancées par la théologie classique (2ème partie). Arrive enfin une saisissante confrontation entre la théologie du mystère pascal et l’enseignement authentique du Magistère, spécialement à travers les textes du concile de Trente (3ème partie).

 Sans pour autant devenir un lourd traité de froide théologie, cette étude nous invite à mieux reconsidérer certaines vérités fondamentales de notre foi. A partir d’une analyse vivante – et toujours méthodique – des actions liturgiques, nous sommes naturellement amenés à considérer tout leur enjeu théologique et finalement doctrinal : pourquoi par exemple les signes de croix sur l’hostie ou le calice ont-ils comme disparu du nouveau rite de la messe ? Voudrait-on éviter d’identifier le Corps et le Sang du Christ à la victime d’un sacrifice ? La messe serait-elle alors davantage présence communicative du Christ ressuscité que renouvellement du sacrifice du Calvaire destiné à nous en appliquer les fruits, et notamment les fruits propitiatoires ? Ces questions, impertinentes sur mes lèvres, trouvent au fil du document des éléments de réponse avancés sereinement, pas à pas, avec toute l’objectivité qu’apportent les commentateurs officiels et les textes de référence. Ceux-ci sont étudiés avec les nuances requises : en chacun d’eux est analysé posément le degré de pénétration de la « théologie du mystère pascal », dont on découvre avec effroi en fin de lecture qu’elle est condamnable et partiellement condamnée par le Magistère authentique de l’Eglise.

 Sont également éclaircis maints paradoxes posés par la réforme liturgique de 1969. Comment par exemple cette réforme, dont l’un des buts avoués était la mise en valeur de la dimension « mystérique » de la liturgie, a-t-elle pu aboutir à une telle désacralisation des rites les plus chers à l’Eglise ? A la source de cet échec patent, n’y aurait-il pas une compréhension incomplète de la nature du « mystère » ? En ce domaine encore, des pages lumineuses viennent baliser notre réflexion. Elles n’en demeurent pas moins douloureuses. Car, si le sens du sacré que revêt le sacrifice eucharistique vient à défaillir, dans la même mesure le rôle du prêtre entre en décadence. Le prêtre n’est plus le “sacra-dans” [celui qui donne les choses sacrées], mais le presbyte de la communauté, le “président de l’assemblée”. Le prêtre meurt alors progressivement au profit de l’agent pastoral, parce que le “sacra-dans” meurt faute de sacré et de sacrifice. Et c’est le phénomène auquel l’application de la réforme liturgique nous a fait assister : la lente disparition du prêtre.

 En fin de compte, ce document montre comment l’échec d’une liturgie, aujourd’hui patent, est en grande partie la conséquence d’une théologie déviante. C’est ainsi que les auteurs expliquent leur non-acceptation de la réforme liturgique ; un choix qu’ils vivent chaque jour « sans aucune rébellion, aucune amertume, aucun ressentiment, mais persuadés de ne pouvoir rendre un service plus grand à la sainte Église catholique, au Souverain Pontife et aux générations futures ». C’est surtout ainsi qu’il veulent mettre en garde contre ces déviances graves qui portent atteinte au trésor de notre foi. Récemment, le cardinal Castrillon Hoyos déclarait : « Le phénomène de Mgr Lefebvre est la demande et le moyen d’un examen de conscience sur la façon dont nous célébrons l’eucharistie, sur la manière dont s’exprime la foi au début du troisième millénaire » (30 jours, novembre 2000, p. 18). Ces pages arrivent à point pour provoquer en chacun d’entre nous cette réflexion. Lues, elles donnent envie d’aller interroger le Seigneur au tabernacle, pour mieux considérer les si grandes réalités qu’Il nous a légué la veille de sa Passion. Un ouvrage à ne manquer sous aucun prétexte !

 

                                                                                                                                                         Abbé Patrick de La Rocque,

de la Fraternité Saint-Pie X

 

 

 

Le P. BAGET BOZZO

ne mâche pas ses mots,

il ne cache pas nos maux

 

Le P. Gianni Baget Bozzo est une des figures connues du clergé italien, qui a oscillé avec un parfait anticonformisme entre le cardinal Siri (dont il a dirigé la revue théologique) et un engagement politique au sein du parti socialiste italien, puis aux côtés de Berlusconi. Il vient de publier un nouvel ouvrage, L’Anticristo (Milan, Mondadori, 2001) dont nous donnons ci-après quelques extraits relatifs à la réforme liturgique. Des pages décapantes, de par leur audace et leur lucidité…

 

« La liturgie : c’est le thème sur lequel la faillite de la réforme conciliaire est apparue avec le plus de clarté. […] Il y a une fissure subtile entre la dernière grande encyclique de Pie XII sur la liturgie et Sacrosanctum Concilium. C’est par cette fissure qu’est passée l’autodestruction de l’Eglise ; c’était par là qu’était entrée cette “fumée de Satan dans le temple de Dieu” dont parlait Paul VI dans un moment de plénitude du charisme papal […]

 

« La révolution liturgique ne naît pas du peuple, c’est toujours le coup d’état d’une minorité. C’est ce qui est arrivé dans la réforme liturgique. Le parti intellectuel est toujours au centre des révolutions. Et il en fut ainsi pour la liturgie. […]

 

 « La réforme liturgique fut appliquée d’une façon autoritaire et violente ; elle fut imposée par la hiérarchie aux fidèles qui ne demandaient par la révolution dans la liturgie. Aucune objection ne fut écoutée. Déjà opérait le “prince de ce monde” et le fleuve “antéchristique” progressait de manière insensible. Tout semblait si novateur, si intelligent, si compréhensible ; rendre le Mystère persuasif, quelle tentation ! Et toutefois, il faut dire que, en voyant ce qui est arrivé, les craintes du mouvement d’Ecône semblent justifiées, précisément sur le point de la potentialité révolutionnaire de la réforme. Le résultat a été l’accomplissement de la révolution moderne quand l’ère moderne se terminait. Et le résultat est que la liturgie post-conciliaire est une liturgie mourante, privée du sacré, du chant, privée de beauté, de

grandeur […]

« Quand on célèbre la messe traditionnelle, on sent en elle vibrer l’Eglise. Le prêtre apparaît vraiment comme un autre Christ, comme celui qui exprime la différence entre le Christ et le peuple, celui qui exprime l’essence du sacré. […] Au lieu de la sacralité, qui s’adressait aux personnes (et cette attitude de s’adresser aux personnes des fidèles et non à la communauté est très claire dans la liturgie traditionnelle, justement parce que, liée au sacrifice rédempteur, elle met l’accent sur le péché, la dimension personnelle par excellence) apparaît maintenant la communauté. La nouvelle liturgie est faite pour le “nous”, non pour le “je”. Et ceci est caractéristique de la pensée révolutionnaire moderne : mettre le “nous” au lieu du “je” […] Ceux qui viennent à la messe cherchent Dieu, non pas le “nous”. S’ils avaient la messe traditionnelle, ils s’y inséreraient tout de suite, partout où il y aurait un clergé capable d’introduire au Mystère  […]

 

« En perdant la figure du prêtre comme instrument du Christ, et par conséquent son rôle de médiateur, on a et aussi la médiation et la sacralité. La diminution du sacerdoce du prêtre au profit du sacerdoce des fidèles a détruit la dimension sacrale qui est l’introduction au Mystère. Et ainsi s’est réalisée une “protestantisation” de l’Eglise.

 

« Aujourd’hui, le parti intellectuel de la réforme liturgique domine toujours la culture ecclésiastique, on le voit bien dans la rareté des concessions à la Messe traditionnelle. Les conséquences ? Si la liturgie ne comprend pas que les “signes des temps” d’aujourd’hui ne sont pas ceux d’hier et qu’ils ont re-proposé l’actualité de la Tradition, les paroisses et les séminaires continueront à se vider. Dieu n’a pas béni cette réforme faite par le parti intellectuel. Sans une réforme de la réforme, sans un retour à la Tradition de l’Eglise, le peuple abandonnera les églises et les jeunes les séminaires […] Avec la fin du communisme tombent toutes les révolutions. A la fin s’écroulera aussi la révolution liturgique, et la messe traditionnelle reviendra dans l’Eglise. C’est ainsi qu’il faut espérer ; mais cela demande une conversion.