En signe de contradiction

 

 

« Je vous annonce une grande joie qui sera pour tout le peuple : il vous est né aujourd’hui un Sauveur, qui est le Christ, Seigneur » (Lc. 2, 10). Paroles de bonheur et de joie, que celles par lesquelles l’ange vient ainsi nous annoncer la bonne nouvelle par excellence, cette grande joie qui, loin d’être réservée aux seuls bergers, est donnée à tout le peuple. Tous, à maintes reprises, nous avons partagé le bonheur de cette nuit devenue “jour” : « Il vous est né aujourd’hui (hodie) un Sauveur, qui est le Christ, Seigneur ». La puissance mystérieuse du mal enveloppait le monde dans la nuit, et voici que le Christ Sauveur veut nous rendre la splendide innocence pour laquelle nous étions faits ; les ténèbres de l’erreur couvraient la terre, et le Seigneur éternel, Verbe du Très Haut, vient comme la lumière qui brille dans les ténèbres.

 

Pourtant, ce Roi de Paix (Is. 9, 5), venu apporter la paix aux hommes de bonne volonté (Lc. 2, 14), n’a voulu avoir d’autre cortège liturgique que le martyre d’Etienne et le massacre des Innocents ! Qu’est donc devenue l’allégresse des armées célestes, la paix sur la terre ? C’est que, nous dit la bienheureuse Edith Stein, « le ciel et la terre ne sont pas encore devenus un. Aujourd’hui comme jadis l’étoile de Bethléem luit dans une sombre nuit ». A la lumière descendue du ciel s’oppose, d’autant plus lugubre et sombre, la nuit de l’erreur et du péché. « Et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres » (Gen. 1, 4). Telle est la lourde et grave vérité que ne doit pas nous dissimuler le charme poétique de l’Enfant dans la crèche : ce Nouveau-né est aussi la pierre d’achoppement (Is. 8, 14) posée en signe de contradiction (Lc. 2, 34). A ceux qui L’ont reçu, il apporta certes lumière et paix : la paix avec le Père du Ciel, la paix profonde du cœur, la paix avec tous ceux qui sont aussi fils de lumière. Mais non la paix avec les fils de ténèbres, ainsi qu’Il l’a ouvertement déclaré : « Je suis venu apporter non la paix, mais le glaive. Je suis venu mettre en lutte le fils avec son père » (Mt. 10, 34).

 

On ne peut en effet oublier que le Verbe incarné est l’incarnation même de l’inimitié originelle : « Je poserai une inimitié entre toi et la Femme, entre ta descendance et sa descendance » (Gen. 3, 15), fut-il dit à celui que Notre-Seigneur appelle le père du mensonge (Jn. 8, 44). Inimitié toute divine, remarque le Saint de Montfort, car c’est la seule que Dieu ait voulue. Elle doit être aussi totale que l’indique le pluriel de plénitude employé par l’Ecriture : inimicitias ! Car il ne peut y avoir d’harmonie entre le bien et le mal, entre la vérité et l’erreur, entre l’unique chemin de salut et les multiples voies de perdition. Fils de Marie et serviteurs du Christ, nous sommes héritiers de cette inimitié. Et c’est à l’aune de cette antinomie que saint Louis-Marie nous invite à mesurer notre fidélité à l’Eglise, tout comme d’ailleurs Notre-Seigneur lorsqu’il fustigeait ces mercenaires refusant le combat contre les puissance du mal (Jn. 10, 12).

Ne nous étonnons guère des persécutions que peuvent essuyer les prêtres fidèles à une telle mission ; le même Montfort ne nous en a-t-il pas averti ? « Il se fera une sanglante bataille entre la bouche du prédicateur et le mensonge qui sort de l’enfer, ce qui n’est qu’une suite du combat terrible qui fut livré dans le ciel entre la vérité de saint Michel et le mensonge de Lucifer ». Mon vœu le plus cher à l’aube de ce nouveau millénaire ? En ces temps où le prince du mensonge propose une fausse paix dans l'abolition de toute inimitié, c’est encore au futur (?) docteur de l’Eglise que je l’emprunterai : que nous soyons tous « autant de saint Dominique, allant partout, le flambeau luisant et brûlant du saint Evangile dans la bouche, brûler comme des feux et éclairer les ténèbres du monde comme des soleils, écrasant partout où nous irons la tête de l’ancien serpent, afin que la malédiction à lui donnée soit entièrement accomplie : “Je poserai une inimitié entre toi et la Femme, entre ta descendance et sa descendance, et elle t’écrasera la tête” ».

 

A tous, saint et joyeux Noël.

 

Abbé Patrick de La Rocque,

de la Fraternité Saint-Pie X