Ad limina apostolorum
Il s’avançait en tête, tout à la fois humble et majestueux. En simple soutane, parée néanmoins du liseré épiscopal, il tenait une immense croix, qui permettait de le distinguer de loin, ainsi d’ailleurs que sa calotte rouge, toute de contraste avec le bois rugueux du gibet qu’il portait. Lentement, son Excellence Monseigneur Bernard Fellay, Supérieur Général de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, gravissait les dernières marches donnant accès à la basilique Saint-Pierre de Rome. L’évêque, sacré par Mgr Lefebvre en 1988, était entouré de ses deux assistants généraux, MM. les abbés Schmidberger et Aulagnier, ainsi que des trois autres évêques que compte la Fraternité Saint-Pie X. S’étirait ensuite, sur toute la via de la Conciliazione, la longue procession de soutanes noires – le port du surplis dans les basiliques nous avait été interdit –, suivie d’une marée de fidèles, qui mirent plus d’une heure à envahir la nef de Saint-Pierre.
En ce huit août deux mille, la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X venait tout à la fois faire sa visite ad limina et gagner l’indulgence jubilaire. Moment impressionnant s’il en est, celui où, nous réunissant ainsi devant le tombeau du prince des apôtres, nous venions proclamer notre foi et notre amour de l’Église. Les derniers pèlerins ayant fini de remplir le sanctuaire célèbre entre tous, Monseigneur Fellay, avec la permission des autorités vaticanes, prononça une allocution, brève mais poignante (cf. encadré page 2), expliquant la nature intime des liens si forts qui nous unissent à l’Église et au Pape. Retentit alors l’immense Credo, chanté par une foule à genoux. Et là, je contemplais l’Église : à la voix de ces 300 clercs et 6000 fidèles venus de tous les continents – preuve tangible de l’universalité de l’Église, mais aussi hélas de la crise qu’elle traverse –, semblaient s’associer celles de tous les papes défunts enterrés ici, sous le regard bienveillant des apôtres dont les impressionnantes statues nous entouraient. Oui, je contemplais l’unique Église indivisible, celle d’hier et d’aujourd’hui, que d’aucuns ont appelé la Rome de toujours.
C’est pour elle que cette foule est venue prier, pour la Rome qui ne meurt pas, pour la Rome éternelle qui les nourrit et vivifie, la Rome pour qui ils donneraient leur vie. Non pas une Rome vaporeuse ou éthérée, mais bien celle incarnée dans des hommes, dans les hommes d’aujourd’hui, ainsi que le rappelait Mgr Fellay dans sa prédication à la basilique Saint-Pierre : « Rome est le siège de l’Église catholique. Cette Église, cette Église romaine, il faut y croire, il faut l’aimer. Et qui dit Pierre, dit le Pape, le Souverain Pontife ». Pour le Souverain Pontife, donc, nous avons prié, mais aussi pour vous tous, ainsi que nous vous l’avions promis. Nous avons prié l’Église d’hier pour celle de demain, dans la fidélité à celle d’aujourd’hui et de toujours.
Après une station au pied de saint Pie X, notre céleste patron, la foule se retrouve sur la place Saint-Pierre. Une paix profonde habite tous les cœurs, sur chaque visage se lit une joie sereine, aussi intense qu’inexprimable. Point d’éclats ni de vivats, mais chacun demeure là, goûtant à plein cette joie qui demeure et que nul ne peut ravir. En ce climat tout surnaturel qu’en ce jour les colonnades de Saint-Pierre semblent protéger, un prélat allemand m’aborde, âgé peut-être d’une soixantaine d’années. Il me dit toute sa surprise face aux moments qu’il vient de vivre. Discrètement, comme d’ailleurs plusieurs de ses confrères, il était venu “se promener” au Vatican, voir le spectacle qui s’offrirait à lui. D’un coup sont tombés tous les préjugés qu’avait apportés son regard inquisiteur. Le voilà maintenant rempli d’admiration – et de divine jalousie – devant le recueillement, puis la joyeuse allégresse de cette foule. Une chose le marque tout particulièrement : la décence des fidèles. Il est vrai qu’en ces étés romains, elles sont rares, les amples jupes colorées de ces femmes qui ignorent les décolletés, justement fières de leur cinq, six, ou même dix enfants présents. Ce jour, place Saint-Pierre, ces fidèles étaient, sans même le savoir, prédicateurs rayonnants de la joyeuse vertu chrétienne.
En tous ces regards, le prélat susdit redécouvre une chrétienté qu’il ne croyait plus de mise aujourd’hui, et pourtant si accessible et si vraie. Son ultime phrase, nombre d’ecclésiastiques me la rediront, d’une manière ou d’une autre, au cours de ces quelques jours romains : « Il est urgent que Rome vous redonne plein droit de cité ».
Pourtant, ces mêmes fidèles savent qu’une épreuve de taille les attend. Le lendemain, on fermera la porte des édifices sacrés à l’acte sacré entre tous, celui du saint sacrifice de la messe : ils devront se contenter des jardins de Néron pour assister à la messe pontificale du pèlerinage. Déjà ils l’ont accepté de grand cœur, avec pour seule consolation d’unir leur sacrifice à celui des nombreux martyrs morts ici même, brûlés par un empereur de sinistre mémoire…
D’autres joies viendront les récompenser par après. Au cours du dernier jour de notre pèlerinage, le 10 août, ils revivront une coutume apparemment délaissée, celle du pèlerinage des sept basiliques. Ces vingt-trois kilomètres à pied, sous le soleil romain, seront réservés aux plus vaillants, répartis par groupe de cinquante. Les autres suivront à l’aide des moyens de locomotion. Voici donc ces dizaines de petits groupes répartis à travers Rome, mais que la Providence faisait mystérieusement converger vers Sainte Croix de Jérusalem, où la plupart se retrouvèrent ensemble malgré une organisation qui ne l’avait pas prévu. C’est que Dieu y attendait les siens. Là, le recteur de la basilique, de lui-même, sortit la relique insigne de la Croix de sa massive verrière protectrice pour la confier à Monseigneur Fellay, marcheur parmi les autres. Celui-ci put alors bénir tous nos pèlerins avec le bois même duquel découle toute grâce de salut. Per signum crucis, de inimicis nostris libera nos Domine ; par le signe de la croix, délivrez-nous de nos ennemis, Seigneur…
Un dernier moment fort marqua notre été romain. Le quinze août de l’an deux mille, en la fête de l’Assomption de la Très Sainte Vierge Marie, notre Supérieur Général, Son Excellence Monseigneur Bernard Fellay, put célébrer une messe chantée en la Basilique Sainte-Marie-Majeure. Reste maintenant à prier pour le prompt retour de cette messe tridentine dans tous les édifices romains. N’ont-ils pas été bâtis à cet effet ?
Abbé Patrick de La Rocque,
de la Fraternité Saint-Pie X