LE PAPE EN TERRE SAINTE
Le meilleur et le pire
Mon titre est grave, terrible même. Je l'écris avec « crainte et tremblement », avec effroi même. Qui suis‑je ? Ne devrais-je pas mieux me taire et me plonger en prière, comme me le disent certains ? Certes la prière est nécessaire ‑ aujourd'hui plus qu’hier ‑ mais elle ne doit pas nous réduire au silence. La vérité a ses droits. Il faut la dire, la proclamer « à temps et à contretemps », selon le conseil de saint Paul à Timothée, son disciple bien-aimé...
Nous avons suivi le pèlerinage du Saint Père en Terre Sainte avec attention, avec émotion, avec joie même : nous nous réjouissions pour lui de le savoir ainsi pèlerin, avec toute l'Église catholique dans son cœur. Oui, comment ne pas se réjouir des paroles très spirituelles qu'il prononça dans les lieux saints ? Sa méditation de Noël dans le grotte de Bethléem est belle : « Comme les bergers et les mages, nous aussi sommes venus trouver l'Enfant enveloppé de langes et couché dans une mangeoire… La joie annoncée par l'ange n'est pas une chose du passé. C'est une joie d'aujourd'hui, l'éternel aujourd'hui du salut de Dieu qui embrasse tout le temps, passé, présent et futur. Parce que c'est toujours Noël à Bethléem, chaque jour c'est Noël dans le cœur des chrétiens. Et chaque jour, nous sommes appelés à proclamer le message de Bethléem au monde entier […] L'Enfant nouveau‑né, sans défense et totalement dépendant des soins de Marie et de Joseph, entouré de leur amour, est la richesse du monde entier. Il est toute la nôtre ». Elles sont belles ces paroles…
Il y eut aussi la belle lettre signée par le Pape au Cénacle. Là, le Christ institua l'Eucharistie et le Sacerdoce. Là, les apôtres ont bénéficié des apparitions du Christ ressuscité. Là, réunis autour de Notre Dame, ils ont reçu le Saint Esprit à la Pentecôte. Et là, en ce 23 mars 2000, le Pape signait sa lettre annuelle aux prêtres pour le Jeudi Saint. Quelle délicatesse ! Jean‑Paul II y exprime toute l’affection qu’il porte aux prêtres du monde entier. Voyez : « Je vous écris du Cénacle, repensant à ce qui s'est passé entre ces murs, en cette soirée pleine de mystère… De cette salle sainte, je vous imagine spontanément, dans les parties les plus diverses du monde, avec vos mille visages. En tous, je viens honorer le visage du Christ que vous avez reçu par la consécration, ce caractère qui marque chacun de vous d'une manière indélébile. Il est le signe de l'amour de prédilection qui touche tout prêtre et sur lequel celui‑ci peut toujours compter pour aller de l'avant avec joie ou recommencer avec un nouvel enthousiasme, dans la perspective d'une fidélité toujours plus ardente. Aux apôtres du Cénacle sont liés d'une manière toute spéciale ceux qui ont été chargés de renouveler “in persona Christi” le geste que Jésus a accompli au cours de la dernière Cène en instituant le sacrifice eucharistique “source et sommet de toute la vie chrétienne”. Le caractère sacramentel qui les distingue, en vertu de l'Ordre reçu, fait que leur présence et leur ministère sont uniques, nécessaires et irremplaçables ».
Nous, prêtres de la Tradition, sommes heureux de lire ces lignes à l'heure de la confusion des ministères. Tout aussi heureux de suivre le Pape, plus intime encore, dans sa contemplation du mystère eucharistique : « Laissons nous transporter par l’élan de contemplation, riche de poésie et de théologie, qui a poussé saint Thomas d’Aquin à chanter le mystère avec les paroles du Pange Linga. Partout où l'Eucharistie sera célébrée, là également, de manière non sanglante, sera rendu présent le sacrifice sanglant du Calvaire, là sera présent le Christ lui‑même, le Rédempteur du monde… Redécouvrons notre sacerdoce à la lumière de l'Eucharistie… Que grandisse, grâce à votre travail apostolique, l'amour pour le Christ présent dans l'Eucharistie. C'est un devoir qui revêt une importance toute spéciale en cette année jubilaire ». Joie pour nous de lire cela, d'entendre le pape rappeler le lien essentiel qui unit le prêtre à l’autel, redire la réalité de la présence réelle ou du sacrifice propitiatoire. Tout cela est beau, nous sommes dans l’action de grâces.
Mais, malheur ! Il y eut la visite historique – ô combien – du Pape à Jérusalem, il y eut sa présence au Mur des Lamentations, il y eut, d’un signe de croix, la bénédiction qu’il donna aux ruines du Temple de Jérusalem. Ces faits et gestes du Vicaire du Christ sont anachroniques, étonnants, surprenants. Nous pensions, en le voyant là, aux paroles que le Christ prononça sur Jérusalem et son Temple. Le Seigneur, adorable, le maudit et en annonça sa destruction, parce que le peuple refusa sa messianité, sa divinité. Le Pape, 2000 ans plus tard bénit ces ruines d’un signe de la croix, du signe du Christ, alors que le peuple de la première alliance n’a toujours pas reconnu le Christ. C'est intolérable. C'est mensonger.
Il faut nous remémorer ces paroles de Jésus au Temple : « Jérusalem, Jérusalem, qui tue les prophètes et lapide ceux qui te sont envoyés, que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu ne l'as pas voulu. Voici que votre maison vous est laissée solitaire. Car je vous le dis, vous ne me verrez plus désormais jusqu'à ce que vous me disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur… En vérité je vous le dis : il ne restera pas ici pierre sur pierre qui ne soit renversé » (Mt. 23, 39). Et j'entends, en écho, les phrases de l’Apocalypse, décrivant cette Jérusalem nouvelle qu’est l’Église : « Et je vois un nouveau ciel et une nouvelle terre car le premier ciel et la première terre avaient disparu et il n'y avait plus de mer. Et je vois descendre d'auprès de Dieu la ville sainte, la Jérusalem nouvelle prête comme une épouse qui s'est parée pour son époux. Et j’entendis une voix forte qui venait du Trône et qui disait : Voici le Tabernacle de Dieu avec les hommes ; Il habitera avec eux et ils seront son peuple et Dieu sera avec eux comme leur Dieu ». Telles sont les paroles de Dieu.
Le Pape, lui, devant ce Temple en ruines pour avoir nié la divinité du Christ, devant ces ruines ou presque – c'était à Yad Vashem, tout proche – priait pour qu'enfin se construise un avenir où, entre juifs et chrétiens, il n'y ait plus que « respect réciproque de ceux qui adorent l'unique Créateur et Seigneur et voit en Abraham le père commun dans la foi » (D.C. n° 2224 p. 374). Plus un mot de l’unique richesse qu’est le Christ, plus un mot de ce message de Bethléem que le Pape reconnaissait devoir proclamer au monde entier, plus un mot du Pange linga tout à l’heure loué, dont le Tantum ergo final réclamait « que l’ancien sacrifice cède la place au nouveau rite ». Là, j’ai entendu un tout autre discours : « L'Église catholique souhaite poursuivre un dialogue interreligieux fécond et sincère avec les membres de la foi juive et les fidèles de l'Islam. Un tel dialogue n'est pas une tentative d'imposer nos idées aux autres » (D.C. n° 2224, p. 377).
Ah ! comme elles sonnent faussement, ces paroles de Jean‑Paul II inscrites sur le papier qu'il introduisait dans la pierre du Temple en ruines : « Dieu de nos pères, Tu as choisi Abraham et sa descendance pour que Ton nom soit apporté aux peuples. Nous sommes profondément attristés par le comportement de ceux qui, au cours de l'Histoire, les ont fait souffrir, eux qui sont Tes fils ; et en Te demandant pardon, nous voulons nous engager à vivre dans une fraternité authentique avec le peuple de l’Alliance ». Dire cela, écrire cela, c'est dire et écrire un mensonge. Écrire que les juifs sont toujours les fils du Dieu d’Abraham, qu'ils ont toujours Dieu pour Père et qu'en cette filiation divine doit être fondée la fraternité universelle, c'est écrire une contrevérité anathématisée par Notre Seigneur lui‑même.
Les juifs du temps de Jésus, comme ceux que le Pape a rencontré, s’appliquaient la bénédiction divine (Gen. 12, 2-3) parce qu’ils descendent charnellement d'Abraham. Le Christ et tout le nouveau Testament réfutent cette orgueilleuse erreur : ce n'est pas la descendance charnelle qui sauve. A ces juifs, saint Jean-Baptiste répondit : « Faites de dignes fruits de pénitence et ne dites pas entre vous : nous avons Abraham pour père car je vous dis que Dieu peut, de ces pierres mêmes, susciter des fils d’Abraham » (Mt. 3, 9). Il y a donc des fils charnels d’Abraham qui ne sont pas ses fils par la foi et vice versa, saint Paul l'explique : « Tous les descendants d’Israël ne sont pas israélites, et pour être de la semence d’Abraham, tous ne sont pas fils » (Rom. 9,7‑8).
Quelle est cette foi requise pour être fils spirituel d’Abraham ? Non la reconnaissance d'un Dieu unique – c’est ce que dit le Pape – mais la foi d’Abraham, c’est-à-dire la vertu théologale et surnaturelle qui incluait la foi au Messie. Jésus le précise en s’adressant aux juifs, monothéistes certes, mais qui ne croyaient pas en lui : « Si vous étiez fils d’Abraham, vous feriez les œuvres d’Abraham, Mais au lieu de cela, vous cherchez à me tuer… Si Dieu était votre père, vous m'aimeriez, moi aussi, parce c'est de Dieu que je procède et de qui je suis venu… Vous avez pour père le diable et vous voulez satisfaire les désirs de votre père. Si donc moi, je dis la vérité, pourquoi ne voulez‑vous pas me croire ? Qui est de Dieu, écoute les paroles de Dieu. Voilà pourquoi vous ne les écoutez pas : parce que vous n'êtes pas de Dieu » (Jn. 8, 3347). De ces paroles, il résulte à l'évidence que les juifs qui ne croient pas au Christ, sont bien les fils charnels d’Abraham mais non ses fils spirituels, héritiers de sa foi et de la promesse ; ils pas Dieu pour Père, puisqu'ils n'acceptent pas le Fils.
Quand les Juifs, qui refusent le Christ Dieu, prétendent croire en l'unique vrai Dieu, ils mentent. Rappelons-nous cet autre passage de saint Jean : « Qui est menteur sinon celui qui nie que Jésus soit le Messie ? C'est l'antéchrist, celui qui nie le Père et le Fils. Quiconque nie le Fils n'a pas non plus le Père » (I Jn. 2, 22). Quand Jean-Paul II leur laisse entendre qu'ils adorent l’unique Créateur et Seigneur, il les trompe et leur ment. Ô déroutant pèlerinage que ce pèlerinage du mensonge !
Non, Très Saint Père : nous ne pouvons avoir, comme vous le demandez devant le Mur des Lamentations, « du respect pour l'identité de l'autre » quand cette identité consiste à nier la divinité du Christ et donc à le traiter de blasphémateur, Lui qui est la Vérité. Pour nous, nos sentiments sont bien plutôt ceux des apôtres Pierre et Paul. Une douleur immense les envahissait pour la perte de tant d'âmes, à la vue du mystère d'iniquité qui s'accomplissait sous leurs yeux, l'apostasie du Peuple Elu : « Il est venu chez les siens, et les siens ne l’ont pas reçu » (Jn. I, 11). La solution de ce drame ne se trouve que dans la reconnaissance de la divinité de Jésus-Christ, et non dans le dialogue conciliaire fondé sur le respect de toutes les positions. « Jérusalem, Jérusalem, reviens au Seigneur ton Dieu ». Pour marcher en toute vérité sur les traces du Christ, le pape n’aurait dû avoir d’autre prédication que celle adressée par saint Pierre aux juifs : « Ravisez-vous et convertissez-vous afin que vos péchés vous soient remis » (Act. 3, 19). Cette conversion viendra, et sera la gloire de l’Église.
Abbé Paul Aulagnier,
de la Fraternité Saint-Pie X