Vers un œcuménisme fructueux

 

 Que le Christ ait voulu l’unité de tous ceux qui croient en lui relève de l’évidence, d’une évidence remise en cause par personne : « Je ne prie pas seulement pour eux [les apôtres], mais pour tous ceux qui doivent croire en moi par leur parole, afin que tous soient un en nous, et que le monde croie que vous m’avez envoyé » (Jn. 17, 21). Les divergences apparaissent lorsqu’il s’agit de définir cette unité qui est à la base du souci œcuménique de l’Église.

 Depuis le Concile Vatican II, on estime généralement que l’unité de tous les chrétiens est déjà foncièrement réalisée, même si des divisions concrètes ne permettent pas encore l’expression visible de cette communion essentielle [1]. Dans cette optique, l’unité fondamentale existe déjà en acte, puisque tout chrétien est uni surnaturellement au Christ [2]. Les divisions ne peuvent donc relever que de faits humains [3], et non d’une déviation de la foi [4] : on avance successivement un passé historique complexe, les fautes morales des parties impliquées, l’ignorance de l’autre etc. En un mot, les différentes Églises chrétiennes seraient déjà unies entre elles par une unité spirituelle, pneumatique pourrions-nous dire ; mais cette communion demeure imparfaite dans la mesure où elle ne peut encore s’exprimer de manière visible. Le but de l’œcuménisme n’est plus alors « le retour des égarés » à l’Église catholique, seule capable d’unir au Christ, mais une compréhension mutuelle plus grande, capable de transformer les objets de division en diversités réconciliées [5]. Il permettra ainsi le rétablissement de l’unité visible, jugée perdue depuis des siècles [6]. Outre les actes de repentance capables de purifier la mémoire collective, ce rétablissement réclamera que soit négociée un mode d’unité visible admis par tous les chrétiens [7]. D’où l’appel que Jean-Paul II a adressé aux théologiens des différentes confessions chrétiennes pour trouver une nouvelle forme d’exercice du ministère de Pierre [8].

 

Si cette conception est parfaitement logique avec elle-même, elle présente néanmoins l’inconvénient majeur de reposer entièrement sur une thèse condamnée à maintes reprises, dénoncée récemment encore par Paul VI lui-même. Poser cette double unité, et accepter que l’une puisse exister indépendamment de l’autre, c’est distinguer – et séparer, l’erreur est là – une double dimension de l’Église : l’unité pneumatique "fonde" l’Église Corps du Christ (communion considérée comme participation au Christ), tandis que l’unité visible de l’Église catholique (communion considérée comme solidarité, regroupée autour d’une institution juridique) n’est que sacrement de salut, c’est-à-dire signe visible d’une réalité invisible plus vaste, l’Église pneumatique. C’est précisément cette distinction qui est condamnée par les papes, en tant qu’elle supporte la séparation. Écoutons Paul VI : « Il existe aujourd’hui dans l’Église une controverse qui n’est pas sans précédents dans l’histoire. Sous prétexte de redonner à l’Église sa physionomie des origines ou ses authentiques valeurs spirituelles, on voit en elle deux principes constitutifs : les structures et l’Esprit, son corps humain organique et l’Esprit qui divin qui l’anime […]  On ne peut pas isoler l’économie de l’Esprit de ce qu’on appelle les structures, tant ministérielles que sacramentelles, instituées par le Christ » [9]. Cette condamnation ne repose pas sur l’ecclésiologie d’un moment, mais sur le fait que la foi est une et indivisible [10]. Dès lors, le refus d’une seule vérité de foi entraîne le refus du Christ Vérité, et la séparation complète d’avec l’Église du Christ [11]. C’est pourquoi tout œcuménisme qui tend à voiler ces divergences de foi [12] est illusoire et dangereux, contraire à la charité véritable [13]. Il ne peut produire que des fruits hybrides, sans profit pour le salut.

 

Ces déviances regrettables ne doivent pas décourager l’effort œcuménique. Nous devons, de tout notre cœur, désirer la participation de tous à cette union vitale qui s’accomplit dans un organisme vivant, l’Église catholique, sous une tête vivante, le Christ immortel [14]. Puisque cette unité ne peut se faire que dans la vérité (Jn. 17, 17), l’œcuménisme, pour être fructueux, doit passer par l’exposition bienveillante de l’intégralité de la foi [15] ; cette exposition ne trouve pas sa forme ultime dans l’Écriture [16], mais dans le Magistère infaillible de l’Église catholique [17]. Dès lors, le dialogue œcuménique, en prenant appui sur les "reliquia" de vérités dogmatiques gardées par les chrétiens séparés, aura pour but avoué de mener à la vérité toute entière, c’est-à-dire à la profession de la foi catholique. Pour être fidèle à la volonté d’unité exprimée par le Christ, un catholique ne peut vouloir d’autre œcuménisme que cet œcuménisme de retour [18]. Ne le croyons pas illusoire : encouragé par les papes pendant la première moitié du XX° siècle, il eut des fruits merveilleux. Pour ne regarder que l’Europe, l’Angleterre compta 121'793 conversions d’anglicans au catholicisme entre 1920 et 1930, l’Allemagne quelque 10'000 par an, tandis que le catholicisme prenait racine dans des pays où il n’existait plus, comme au Danemark ou en Norvège [19]. Ce grand mouvement de conversion a été stoppé par la pastorale issue de Vatican II. Il nous faut y revenir.

 

Abbé Patrick de La Rocque,

de la Fraternité Saint-Pie X