QUEL PRÊTRE POUR DEMAIN ?

 

L’initiative prise par les évêques de France d’inviter quelque 760 jeunes prêtres à leur assemblée plénière eut plus d’un point positif. Cette nombreuse présence sacerdotale ne pouvait que focaliser l’attention de tous, et renvoyer chacun à de saines questions.

 Mûri par cette sagesse que donnent l’âge et la grâce, le vieux prêtre écoutait d’un silence attentif tout ce qui transpirait de l’assemblée plénière des évêques. Son cœur était là-bas, il n’en voulait rien manquer. A la vue de ces centaines de jeunes nouvellement ordonnés, son intérêt ne devint que plus vif. Ses yeux, tout à la fois paisibles et inquiets, manifestaient à eux seuls les paradoxes qui l’habitaient. Si l’admiration était évidente, l’appréhension n’était pas moins présente ; son silence était certes celui du vétéran qui jauge la relève, mais il était surtout porteur d’un ultime message qu’à tout prix il eût voulu transmettre. Ce silence me fut plus profitable que de longs discours : il m’apprit quelle analyse je devais faire de cette réunion inédite.

 

AdmiratioN

 L’admiration envers ces jeunes prêtres, tous nous l’avons éprouvée. Tous, nous avons salué leur choix, d’autant plus beau que les temps sont difficiles. En chacun d’eux, le regard de foi nous faisait découvrir un chef-d’œuvre de l’élection divine. La toute puissance de la grâce ne peut qu’éclater, lorsqu’elle appelle ainsi au service d’Église des jeunes aux parcours si variés, les tirant d’un monde chaque jour plus indifférent au surnaturel. Regard d’émerveillement, donc, fait de foi et d’action de grâce.

 

Appréhension

 Cette admiration deviendrait vite de l’optimisme béat si elle n’était mêlée, de par les circonstances, d’une appréhension certaine. Tout d’abord parce que la tâche de cette génération sacerdotale s’avère aussi immense qu’indispensable : vivant au milieu d’une société déchristianisée, ils ont tout à reprendre. « Leurs aînés étaient confrontés aux questions de l’incroyance. Eux sont confrontés aux non-questions de l’indifférence », explique le Père Guy Lescanne, supérieur du séminaire de Nancy. Cette inquiétude ne peut que grandir au constat du peu de ministres dont dispose une telle œuvre d’évangélisation. La nombreuse présence sacerdotale à Lourdes ne peut en effet masquer la pénurie croissante de prêtres, qui se fera toujours plus sentir ces prochaines années. Ce n’est qu’une centaine d’ordinations annuelles qui vient pallier le déficit des quelque 2000 prêtres qui, chaque année, se retirent pour raison d’âge. Cet écart de chiffres est malheureusement appelé à durer. Le Père Hervé Giraud, secrétaire du Conseil national des grands séminaires, s’en inquiète : « depuis dix ans, nous constatons une lente érosion du nombre total de séminaristes. De l’ordre de 2 à 3 % par an. Nous étions à 1155 en 1995, pour 1043 en 1998. Nous ne voyons pas de signe de reprise, pas d’effet JMJ ». De ceux qui rentrent au séminaire, 50 % n’arriveront pas au bout. L’inquiétude est donc légitime, et les évêques de France ne l’ont pas cachée : « La foi et l’action de grâce ne nous empêchent nullement d’appréhender les conditions qui sont aujourd’hui celles de l’exercice de votre ministère » (Message des évêques aux prêtres diocésains).

 

Les fausses pistes.

 Certains, pour avoir accordé trop de place à l’inquiétude naturelle au détriment de l’admiration surnaturelle, ont avancé des solutions bassement humaines à ces difficultés indéniables… et l’on vit se lever une nouvelle campagne de presse dénigrant le célibat sacerdotal. Puisque, aux dires des Français (sondage CSA - La Croix), le célibat est le principal obstacle aux vocations, pourquoi ne pas procéder à l’ordination sacerdotale de personnes mariées ? A l’appui de cette proposition, on avance l’exemple des diacres permanents, dont le nombre est en constante croissance. S’ils n’étaient que 11 en 1970, on en comptera 1165 en 1995. Depuis, ils sont une centaine à être ordonnés chaque année, autant que les nouveaux prêtres ! C’est ainsi que certains ressortirent ce vieux débat, scandale à l’appui : les tristes facéties du jeune curé de Saint-Amant (Cher), récemment marié à la mairie après quatre ans de concubinage, ont trouvé grand écho dans la presse. On se scandaliserait presque de ce que son évêque ait osé le suspendre de son ministère, lui reprochant de diminuer par là le nombre de prêtres en activité ! De tels accusateurs ont ravalé le prêtre au rang d’un fonctionnaire, dont les vertus personnelles importent peu. Enfoncés dans des calculs humains, dénués de tout esprit de foi, ils sont donc persuadés que l’avenir de l’Église passe par la suppression du célibat sacerdotal ; parce qu’ils ont perdu le sens du sacerdoce, parce qu’ils ne croient plus au surnaturel de l’Église, parce qu’ils n’ont pas l’espérance !

 

Un atout indéniable.

 Elles sont ailleurs, les voies d’avenir. Le jeune clergé, en opérant progressivement une « réappropriation d’un passé qu’il n’a pas connu » (l’expression est du Père Lescanne), ne s’y est pas trompé. Arrivés pour beaucoup en col romain ou clergyman, ces prêtres trentenaires entendaient manifester à Lourdes combien ils regrettent nombre d’abandons réalisés au nom de l’ouverture au monde. Ouverts au monde, ils le sont : l’attrait qu’a exercé la finale de rugby était évident ! Mais qu’on ne se méprenne pas sur cette ouverture. Loin de vouloir découvrir les valeurs du monde – ils en ont au contraire constaté les tristes limites – ils entendent bien plutôt y apporter l’identité catholique, une identité catholique clairement réaffirmée. Si leurs aînés avaient pris pour mot d’ordre : "immersion" et "enfouissement", eux préféreront cette parole du divin Maître : « Que votre lumière brille aux yeux des hommes » (Mt. V, 16). En un mot donc, ouverture de don, et non ouverture de réceptivité. Tel est le constat de Mgr Billé lors de sa conférence inaugurale. S’adres-sant à ces prêtres, il leur dit : « Vous n'avez pas et ne pouvez pas avoir exactement la même relation que vos aînés au Concile Vatican II (…) Certaines de nos perspectives, qui ont été pour nous fécondes – je pense par exemple à l'orientation de l'ouverture au monde – ne répondent plus tout à fait à ce qu'ont été votre expérience et votre histoire. Cela ne veut pas dire que vous pourriez vous fermer au monde. Cela veut dire qu’il n’est pas d’abord pour vous l'objet d'une découverte ». La phrase est importante : elle est un constat, en rien accusateur. Elle est la reconnaissance d’un fait prometteur, parce qu’en cette ligne de conduite réside un véritable élan missionnaire. Cette saine attitude du jeune clergé doit donc s’universaliser, car en elle se trouve un premier gage d’espérance. Nous l’avions dit dans la première Lettre à nos frères prêtres ; Mgr Billé l’entérine ; il serait heureux que tous les évêques de France l’appliquent. Nombre de courriers ainsi que certaines mutations estivales manifestent que ce n’est pas encore le cas… (cf. encadré)

 

Essai à transformer !

 Les jeunes générations sacerdotales que nous sommes ne peuvent se contenter de ce seul gage de réussite. Ce que l’avenir réclame de nous, j’aime à le lire dans un geste récent de Jean-Paul II. Le 3 octobre dernier, il béatifiait l’abbé Edouard Poppe. C’était nous donner pour modèle ce jeune prêtre, mort en 1924 à l’âge de trente-trois ans. Malgré les décennies qui nous séparent de lui, il était fait pour notre temps. Il y vécut comme par avance, ses écrits l’attestent : «  Frères ! la tâche de demain, notre tâche de prêtres, la vôtre, sera une lourde tâche, une tâche héroïque, une vraie tâche d'apôtres. » Déjà il voyait le manque chronique de prêtres dont nous souffrons, pour en apporter aussitôt la solution ; une solution claire, limpide, imparable : « On se plaint qu’il y ait trop peu de prêtres ; ne serait‑ce pas plutôt la sainteté, la mortification, la simplicité sacerdotales qui manquent ? » la sainteté qu’il voulait pour trouver en tout prêtre se définit par trois traits : attachement indéfectible à l’Église, foi intransigeante en la grâce, un amour sans faille pour la croix.

 

Attachement à l’Église.

 Indéfectiblement attachés à l’Église, nous devons l’être à l’instar de l’abbé Poppe, pour qui la soumission ecclésiale est d’abord une pleine adhésion à l’enseignement infaillible de son Magistère. Voici ce qu’il écrivit le jour de son sous-diaconat : « Aujourd’hui, j’ai promis sous serment de rester jusqu’à mon dernier souffle, de toute mon âme et dans toute mon action, inébranlablement attaché à tous les points de foi et à chacun en particulier, ainsi que le Christ, la Vérité même, les a révélés et que notre chère et infaillible Mère la sainte Église nous les propose. Je suivrai fidèlement l’esprit de l’Église, sans jamais sacrifier aux vaines trouvailles de ma raison personnelle. Je réprouve de toutes mes forces le modernisme avec son esprit, qui est si lent à accepter le surnaturel, qui admire les hétérodoxes, et qui rougit de la croyance au purgatoire. Dès que j’apercevrai, en moi ou en autrui, quelque chose de cet esprit, je tâcherai aussitôt de l’extirper. Je veux aimer l’Église et ses déclarations. Si tout le corps du Christ, l’Église, se couvrait de lèpre, la langue en resterait indemne. »

 

Foi en la grâce.

 C’est dès son séminaire qu’il comprit le principe fondamental de l’apostolat – principe que nous oublions trop, et c’est la cause du marasme où languissent nos œuvres – : une entreprise catholique ne sera fructueuse qu’à la condition d’être profondément surnaturelle. Commentant pour ses confrères l’épisode de la pêche miraculeuse rendue possible du fait que les filets furent jetés "au nom du Seigneur", il écrit : « Nous aussi avons de bons filets… mais nous ne prenons que peu de choses ou rien ! Ce n’est pas aux filets que cela tient, puisque la sainte Église les approuve. Ce qu’il nous faut, c’est jeter les filets du bon côté, dans l’eau résolument surnaturelle. Alors, tout devient possible, tout ! Ne l’oubliez pas, toute votre action, votre science, vos œuvres apostoliques, vos discours sont nuls si la grâce ne les féconde, si vous n’êtes unis au Christ, transformés dans le Christ. » A cette lumière apparaît clairement l’inanité de certaines réformes récentes. Parce qu’on les accusait d’être improductifs, on se débarrassa de certains filets. On y perdit des moyens de sanctification longuement éprouvés, sans pour autant retrouver la sainteté sacerdotale, seule capable de manier efficacement ces filets !

 

Amour de la croix.

 Du sacrifice du Christ qui, élevé de terre, attira tout à lui, Edouard Poppe sut tirer – et nous communiquer – la grande leçon : « Quand la prédication et l’action ne réussissent pas, recourons au sacrifice ; souffrons, immolons-nous. C’est le dernier moyen, mais le meilleur ». Cet amour de la croix, loin d’être un dolorisme pitoyable, est la marque de la charité véritable : « On ne vit pas dans l’amour sans souffrir : aimer à souffrir, souffrir en aimant. Il n’y pas d’autre voie ». Croix et joie sont donc à tout jamais inséparables ici-bas. En regrettant que son clergé ne soit pas suffisamment joyeux (sondage CSA – La Croix), nos concitoyens nous reprochent en fait de ne pas aimer suffisamment la croix.

 

 Fils de l’Église rempli de zèle pour le royaume de la grâce, puisant son énergie dans l’amour de la croix, l’abbé Poppe eut un rayonnement sans pareil, et devint bienheureux. A sa suite il nous faut marcher. Alors, notre monde saura que Jésus-Christ est le Fils de Dieu,  et viendra se soumettre à son doux règne d’amour.

 

 

Abbé Patrick de La Rocque,

de la Fraternité Saint-Pie X

 

Une lettre parmi d’autres

 

L’auteur de cette lettre a quelques années de sacerdoce. S’il signe sa lettre, il me demande en post-scriptum de garantir son anonymat : « Je vous demande de taire mon nom : tout est fait pour me chasser, avec interdiction croissante d’exercer mon sacerdoce. Merci ! »

 

Monsieur l’abbé,

J’attendais avec impatience la lettre n° 3… La voici. Je vous félicite et je vous encourage à continuer, car votre lettre est l’expression de ce que beaucoup de prêtres diocésains ont l’interdiction désormais de dire… Oui, un grand merci pour ce que vous faites : c’est un encouragement, une consolation, une espérance. Vous ne pouvez pas imaginer toutes les souffrances endurées par des prêtres soumis au diktat du « modernisme » et d’un clergé (évêque compris) qui vide le sacerdoce de sa substance.

 Je pourrais vous dresser une liste impressionnante de toutes les dérives, aberrations, hérésies, désobéissances et erreurs sur mon pauvre diocèse… si cela n’était pas d’abord des souffrances : souffrances sacerdotales et souffrances de tant d’âmes égarées et trompées ! Alors, Monsieur l’abbé, continuez l’œuvre entreprise, avec charité, sous la protection de la Très Sainte Vierge Marie. Je prie pour vous, priez aussi pour les prêtres qui souffrent en silence parce que privés de tout… et même de ministère !