EX ORE INFANTIUM

ou les richesses oubliées du rite dit ‘tridentin’

 

Quelques témoignages reçus:

« …Quand je veux vraiment prier, je m’enferme seul et je célèbre la messe selon le rite tridentin …»

« …Défendez la vraie foi, la sainte liturgie, mais que le combat se déroule en toute charité, sans exclusives, ni anathèmes : il y a des âmes de bonne volonté dans les deux camps …»

« Entré au Séminaire à 22 ans *, je suis prêtre depuis 14 ans. Dès mon ordination, j'avais dit à mon évêque que je souhaitais être proche des milieux traditionalistes et ce désir n'a fait qu'augmenter »
 

* : pour assurer l’anonymat, nous avons modifié légèrement l’âge de ce prêtre.

Sans même que nous abordions encore la question, nombreux sont les prêtres à nous avoir affirmé leur soutien en matière liturgique. D’autres au contraire nous ont manifesté leur incompréhension en ce domaine, face à un combat pour eux sans enjeu. Aux uns comme aux autres, nous voudrions montrer « dans la charité fraternelle », les raisons de notre attachement au rite tridentin.

 De la bouche des enfants, vous avez tiré une louange parfaite (Ps. VIII, 3). La louange parfaite du Saint Sacrement, c’est effectivement de la bouche d’une enfant que je l’ai entendue, d’une petite âme assoiffée de vous, Seigneur, qui pour la première fois allait vous recevoir. Dans la candeur de sa foi, elle m’interrogeait d’un mot sur le mystère de ce divin sacrement : « Comment, me disait-elle, Dieu peut-il donner Dieu à Dieu ? » Réclamant les secours de ma science impuissante, elle ignorait la valeur de sa foi resplendissante : en ces moments, ce n’est plus moi qui l’enseignais, mais elle qui m’éclairait. Comment en effet mieux résumer le mystère fondamental de la Messe que par ces mots : la Messe, c’est Dieu qui donne Dieu à Dieu.

 Le prêtre à l’autel n’est autre chose que Dieu. Il agit, nous dit la théologie, in persona Christi, en lieu et place du Christ. C’est le Christ qui agit en lui. Aussi sa pauvre humanité disparaît-elle sous la splendeur des ornements, le visage humain s’efface, comme se cachant aux regards : seul le Christ, Dieu, va agir à travers lui. Sacerdos vice Christi fungitur, disait déjà saint Cyprien (†258). Grandeur incroyable du prêtre à l’autel ; son caractère sacerdotal est la participation la plus profonde qui soit à la grâce de l’union hypostatique du Christ, Homme-Dieu. C’est, entre autres, par le rite de la communion que la liturgie traditionnelle se plait à marquer cette place toute particulière du prêtre ; en communiant séparément des fidèles, en consommant seul le Précieux Sang, il exprime précisément l’identité du Prêtre et de la Victime. Sa communion, avant d’être considérée sous l’angle de la nutrition spirituelle – il y est alors semblable aux autres fidèles –, tend à manifester l’identité du Prêtre et de la Victime. A la messe, le prêtre communie plus vice Christi qu’en tant qu’homme.

 

Le prêtre, le Dieu d’un instant, va donc offrir Dieu. Toute la liturgie vient adorer ce Dieu de la Patène : les multiples prosternations du prêtre à l’autel, cette position à genoux dans laquelle les fidèles communient à l’Hostie, tout cela nous manifeste que c’est bien Dieu que le prêtre offre. Hanc immaculatam hostiam, nous dit la prière vieille de mille ans : un Dieu devenue hostie, c’est-à-dire victime, pro innumerabilibus peccatis ; un Dieu qui, en raison de l’amour infini dont il nous a aimés, se livre pour le salut de tous ceux qui librement se sont unis au Christ, pro omnibus fidelibus christianis vivis atque defunctis. Tel est ce que le prêtre offre à l’autel : le Christ crucifié, rendu présent en son sacrifice par la consécration des espèces ; sacrifice substantiellement identique au Sacrifice du Calvaire, disait Paul VI (profession de foi du 30.VI.68).

 

Or, à l’heure ultime du Calvaire, c’est à son Père que le Christ offrit son sacrifice (Lc., XXIII,46) ; c’est donc à Dieu le Père que va être offert la victime de l’autel : Suscipe sancte Pater, tels sont les premiers mots de l’Offertoire multiséculaire. Par cette oblation non sanglante, la liturgie d’ici-bas se manifeste comme une participation de la louange éternelle. L’éternelle béatitude de Dieu n’est autre chose que cette oblation éternelle du Fils à Celui qui de toute éternité l’engendre, le Père, et de cette donation mutuelle procède ce lien d’amour qu’est l’Esprit Saint. Tel est ce qui se réalise à l’autel. Le prêtre va donner le Verbe éternel au Père, il va L’offrir comme Lui-même s’offre dans l’éternité céleste, tout à la fois unique Grand prêtre et Agneau immolé. Ainsi, la Messe nous replace au ciel, nous fait rentrer dans la divinité du Christ : da nobis, per hujus aquae et vini mysterium, ejus divinitatis esse consortes… Comme de manière nécessaire, le rite de l’Offertoire va donc s’achever dans le mystère Trinitaire : Suscipe sancta Trinitas, hanc oblationem.

 Telle est la merveille qu’il nous est donné d’actualiser quotidiennement : de par la puissance de ce Dieu fait homme, un homme – le prêtre – va devenir Dieu pour quelques instants, afin d’offrir au Dieu de l’éternité une hostie, elle-même devenue Dieu.

 

Et pourtant, disant cela, je n’ai pas chanté la moitié du mystère. Par un insondable décret, vous avez décidé, ô Dieu, que de telles richesses ne pouvaient demeurer sur un autel de pierre, mais devaient trouver leur vraie place dans un cœur de chair. Et vous m’ordonnez de communier, pour qu’en moi soit retracé cet immense mystère.

Parce qu’en moi, il y a en moi une victime divine. Tout mon passé me le crie, quelque chose en moi est divin. De par la grâce baptismale qui habite l’âme de ses fidèles, Dieu est là, agissant secrètement en chacun de nous, revivant en nous ce qu’il a voulu vivre sur cette terre d’ici-bas. Vous êtes là en nous, et par votre présence, que de tempêtes apaisées, que de paralysies dépassées, et peut-être même que de morts ressuscités par le sang de votre confessionnal ! Vous êtes là, rayonnant par moments votre Lumière comme au jour du Thabor. Oui, il y a en moi quelque chose de divin, quelque chose qui n’est pas moi, qui est Vous, Seigneur, et qui doit vous être rendu.

             Cette hostie divine présente en soi de par la grâce baptismale, il nous est donné à tous, en raison du caractère conféré par ce même sacrement, de l’offrir au Père en union avec le Christ grand prêtre. Tel est le sacerdoce commun à tous les baptisés, qu’ils soient prêtres ou laïcs. Selon les mots de Saint Augustin, « toute la cité rachetée, je veux dire la communion et la société des saints, est offerte à Dieu comme un sacrifice universel, par le grand prêtre, qui s'est offert lui‑même pour nous dans sa passion. Aussi l'Apôtre nous exhorte‑t‑il à offrir nos propres corps, en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu, ce qui est notre culte spirituel (…) Voilà ce que l'Église accomplit dans le sacrement de l'autel, bien connu des fidèles : dans ce qui est offert, l'Église s'offre elle‑même » (St Augustin, de civ. Dei, lib. X, cap. 6). Cette offrande de soi en union à l’oblation du Christ, la liturgie nous invite à l’actualiser au cours de chaque Messe, en nous faisant prononcer les paroles par lesquelles les enfants de la fournaise (Dan. III, 39 et 40) s’offrirent à Dieu : In spiritu humilitatis et in animo contrito suscipiamur ad te Domine, et sic fiat sacrificium nostrum in conspectu tuo hodie ut placeat tibi Domine Deus.

 

Et c’est ainsi que, par cette offrande de nous-mêmes entée dans le Christ crucifié, il nous est donné de pénétrer le mystère Trinitaire, de réaliser notre Salut. C’est en traçant par trois fois le signe de croix sur le Calice avec l’Hostie que le prêtre prononcera les merveilleuses paroles du Per ipsum : per ipsum et cum ipso et in ipso est tibi Deo Patri in unitate spiritu sancti omnis honor et gloria per omnia saecula saeculorum. A cet instant, le prêtre est pleinement prêtre : inchristé, il devient hostie de louange à la gloire divine, portant à Dieu la prière de la Cité rachetée en cette divine Victime qu’il élève. Qui dira la Joie divine découlant de cette union d’Amour ?

 *

 Tel est le trésor de foi que de fait l’Église a abandonné lors de la dernière réforme liturgique. Car en comparaison de cette prière forgée par des siècles de sainteté,  qu’elle est pauvre,  la liturgie eucharistique de

tels sommets de prière. «  Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donnes ce pain, fruit de la terre et du travail des hommes ; nous te le présentons : il deviendra le pain de vie » ; « Tu es béni, Dieu de l’univers, toi qui nous donne ce vin, fruit de la terre et du travail des homme ; nous te le présentons, il deviendra le vin du Royaume éternel. » Comment exprimer le vide laissé en moi par de telles paroles ? Plus aucune référence à la vraie victime qu’est Jésus-Christ ; plus aucune référence au mystère Trinitaire, remplacé par un vague « Dieu de l’univers » ; plus aucune oblatio au sens strict, en ce sens que la matière offerte n’est plus signifiée comme étant celle d’un sacrifice. Au contraire, les expressions « il deviendra pour nous le pain de vie » ou « le vin du royaume éternel » ne laissent entendre que la finalité nutritive de la Messe ; plus aucune mention au sacrifice propitiatoire de la Messe ; comme si le péché n’avait pas existé, comme si par nous-mêmes nous pouvions rendre agréable à Dieu une offrande sans l’enraciner dans le sacrifice propitiatoire du Christ, seule oblation agréée… Certes, le mot sacrifice est encore présent dans cette présentation des dons : « Que notre sacrifice en ce jour trouve grâce devant toi ». Mais quel est-il, ce sacrifice ? S’il fallait expliciter ce mot à l’aide du contexte donné par le nouveau rite, nous n’y verrions que le renoncement à un peu de pain et un peu de vin, renoncement à travers lequel s’exprime une louange à Dieu. Rien du sacrifice du Christ.

 

Qui m’en voudra de ne pouvoir célébrer le Saint Sacrifice de la Messe selon ce rite ? M’accusera-t-on pour cela de briser la communion ecclésiale ? C’est oublier qu’en gardant le rite multiséculaire, je célèbre en communion avec l’Église triomphante, in honorem beatae Mariae semper Virginis, et beati Joannis Baptistae, et sanctorum Apostolorum Petri et Pauli, et omnium sanctorum (dernière prière de l’Offertoire) ; c’est oublier que je célèbre en communion avec l’Église souffrante, offrant cette Hostie Immaculée pro fidelibus defunctis (première prière de l’Offertoire) ; c’est oublier que je célèbre en communion avec l’Église militante, priant à chaque Messe en union avec le Pape Jean-Paul II et avec l’évêque diocésain (début du Canon). Célébrant ce rite, je me place au cœur de l’Église ; pour qu’elle me vivifie, et pour la vivifier.

 

Abbé Patrick de La Rocque,
 
de la Fraternité Saint Pie X