INTERVENTION de S.E. Mgr Jean-Charles THOMAS,
RÉACTION de M. l’abbé LAURENÇON
Suite au numéro 1 de la « Lettre à nos frères prêtres », Mgr Thomas, évêque de Versailles, a communiqué ses réflexions aux prêtres et fidèles de son diocèse. Puisque cette publication se veut un organe de dialogue réciproque, nous reproduisons ici l’intégralité de cette intervention (encadré). Nous avons demandé ses réactions à M. l’abbé Laurençon, supérieur en France de la Fraternité Saint Pie X (texte au centre)
Intervention de Mgr Thomas
J’ai entendu les
réflexions d’un certain nombre de prêtres du diocèse à ce propos. Voici
quelques éléments de ma propre réflexion.
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L’intention est louable :
ne plus vouloir en rester au froid silence entre ceux qui ont suivi Mgr
Lefebvre et ceux qui ne l’ont pas suivi. Cesser de polémiquer ou de
s’agresser mutuellement : c’est une saine résolution… à tenir durablement !
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Expliquer la nature du combat de
Mgr Lefebvre : c’est une saine contribution à l’histoire. Les vrais
« problèmes doctrinaux » de Mgr L. concernaient donc bien la collégialité
épiscopale, l’œcuménisme, la liberté religieuse, et non pas d’abord les
évolutions liturgiques. Nous en étions persuadés depuis longtemps. J’ai aimé
le lire, écrit de la plume même de ses proches.
·
Ceci nous permet de situer plus exactement le cœur du débat. Pour Mgr L. il y a
eu là un tournant dans l’Église, un changement. Rien n’est plus exact : les
citations du Cardinal Ratzinger ou du P. Congar le soulignent. Elles
rejoignent l’intime conviction que partagent chrétiens et prêtres de
l’Église catholique.
·
La vraie question demeure :
ce véritable changement fut-il une
trahison ou un retour vers une plus grande fidélité à la Tradition ? Sur
ce point, nos réponses
divergent totalement… parce que nous ne partons pas des mêmes références.
- Pour
Mgr L. et ses proches, les références fondatrices et les bases de la
fidélité catholique ont été exprimées entre 1850 et 1950 par quelques papes,
et elles sont sélectionnées dans quelques-uns de leurs écrits. Voici une
brève, restreinte et récente tradition-source pour un certain catholicisme.
- Pour
nous, les références fondatrices et les bases de la fidélité catholique se
trouvent dans la Révélation que Dieu a faite aux hommes, d’abord par
l’intermédiaire du Peuple d’Israël, ensuite par Jésus, Verbe de Dieu,
Sauveur, dont les actes et les paroles fondent définitivement l’Église, et
dont l’Esprit Saint ne cesse de faire revivre le sens à travers les Écrits
inspirés et une vivante Tradition déjà longue de 20 siècles.
·
Les
conséquences de cette différence de sources sont considérables :
-
La « tradition d’un seul siècle »
cite rarement la Bible, les Pères de l’Église, les Conciles. Elle intéresse
seulement un petit groupe de chrétiens et leur propre salut. Elle ne parle
pas des fidèles du Christ, répandus à travers le Monde, cette Église Une,
Sainte, Catholique et Apostolique. Elle ne parle pas de l’Humanité ni du
Salut du Monde pour lesquels Dieu s’est fait homme : « pour nous, les
hommes, et pour notre salut ». Le pape et les prêtres sont importants.
Évêques et laïcs sont « mal traités ».
-
La « grande et longue Tradition »
constitue notre référence. Elle est Bonne Nouvelle du Salut proposé à toute
l’Humanité. Cette Tradition a convaincu les évêques de Vatican II, les
conduisant à renouer avec un large passé, avec la Révélation biblique, avec
l’Église des Apôtres et des Pères, l’Église indivise des premiers siècles,
avec le souci du salut du Monde, avec les spiritualités des grands saints
fondateurs. Cette Tradition-là, seule, mérite d’être écoutée, suivie. En
elle parle encore l’Esprit Saint qui « renouvelle la face de la Terre »
jusqu’à la fin des temps.
·
C’est à cette grande Tradition que
nous devons confronter nos pensées, nos actes et nos pastorales. Pour
lui devenir sans cesse plus fidèles, en communion avec tous les chrétiens
disciples du Christ. Elle nous envoie vers le Monde, celui de notre temps,
avec les sentiments mêmes du Christ, entré dans notre Humanité non pour la
condamner mais pour la guérir et la sauver de tous ses maux.
Jean-Charles Thomas, évêque. |
RÉACTION DE L’ABBÉ LAURENCON C’est par des remerciements à l’adresse de Mgr Thomas que je voudrais commencer ces lignes. Celui-ci n’a pas voulu laisser s’enfoncer dans le silence l’appel à la discussion lancé par la première « Lettre à nos frères prêtres ». A travers sa réaction, il s’efforce au contraire de situer le cœur du débat, ce qui est la première étape indispensable. Qu’il en soit remercié. Trois points d’accord se dégagent clairement de l’analyse de la situation : - La réaction de Mgr Lefebvre et de la Fraternité Saint Pie X ne découle pas d’un simple attachement affectif à une forme de liturgie. Beaucoup plus profonde, elle touche des questions doctrinales et pastorales, toutes relatives à l’ecclésiologie. - La divergence des points de vue s’est cristallisée autour du concile Vatican II, dans la mesure où celui-ci a opéré une rupture dans l’Église, ce que Mgr Thomas reconnaît à la suite du Cardinal Ratzinger et du Père Congar. - La vraie question réside donc bien dans l’appréciation de ce « véritable changement », pour savoir s’il faut le qualifier de « trahison » ou de « retour vers une plus grande fidélité à la Tradition ». Accepter de se poser ensemble cette question est déjà une avancée notable, et c’est ensemble que nous devons maintenant tenter d’y répondre.
Deux résolutions semblent pouvoir baliser cette recherche, puisqu’elles sont exprimées de part et d’autre : - Cesser toute polémique stérile, en faisant nôtres ces paroles de saint Augustin : « Mettons un terme aux inutiles reproches que les deux partis ont l'habitude de s'adresser réciproquement, par ignorance ; toi, ne me jette pas à la figure les temps de Macarius, ni moi, contre toi, la cruauté des circoncellions. Cela ne produit d'effet ni sur toi ni sur moi (…) ; traitons l'affaire pour elle-même, en utilisant la force des raisonnements, l'autorité des Saintes Écritures ; l'esprit tranquille et en repos, autant qu'il est possible, demandons, cherchons, frappons, pour que nous puissions obtenir de trouver et que l'on nous ouvre. Qui sait s'il n'arrivera pas qu'avec l'aide du Seigneur, secondant nos forces et nos prières unanimes, disparaîtra de notre terre une honte et une impiété aussi grandes que les régions de l'Afrique. » (Ep. 23, 6). - Avoir pour souci constant de confronter nos pensées, nos actes et nos pastorales à cette « grande et longue Tradition » qui, étant la règle de l’Église, doit également être l’arbitre du débat qui nous occupe. « Sainte résolution … à tenir durablement ! » Reste la réponse avancée par Mgr Thomas, défendue par beaucoup. Vatican II opéra une rupture avec une certaine vision de l’Église, destinée à renouer avec l’Église des premiers temps : « Les évêques de Vatican II ont renoué avec un large passé, avec l’Église des Apôtres et des Pères, avec l’Église indivise des premiers siècles ». Le but de cette rupture est clairement annoncé comme œcuménique : retrouver « l’Église indivise des premiers siècles » pour vivre cette fidélité à l’antique Tradition « en communion avec tous les disciples du Christ ». Cette opposition des époques est inadéquate et dangereuse. Inadéquate, parce qu’il est impossible de revendiquer l’antique Tradition pour défendre certaines nouveautés apportées par le concile Vatican II : ni la praxis œcuménique actuelle, ni la théorie de la liberté religieuse ne peuvent trouver de fondements sérieux dans la Tradition, si antique soit-elle. Il aura fallu attendre ce vingtième siècle finissant pour voir des religieux catholiques ouvrir, au nom du dialogue inter-religieux, une mosquée dans l’enceinte même de leur couvent (Tibhirine) ; au IV° siècle, saint Ambroise condamnait l’usurpateur Eugène qui avait eu une conduite à peu près similaire. Dangereuse, parce que cette opposition entraîne une vision réductrice de la Tradition et de graves conséquences ecclésiologiques. - Vision qui considère la Tradition à travers les siècles comme un simple acte de transmission ; elle n’a pour mission que de faire revivre l’Évangile (le contenu de la Révélation) à chaque époque ; on oublie qu’elle est aussi un contenu transmis, vu qu’elle est là pour annoncer l’Évangile avec autorité, selon le mot de saint Augustin : « Je ne croirais pas à l'Évangile si l'autorité de l'Église ne m'y incitait pas » (Contra Epist. Man., V, 6). Cette Tradition là est pourtant capitale, puisqu’elle seule peut me dire le contenu de la Révélation (Vincent de Lérins, Commonitorium, n° 2). - Sans même s’en rendre compte, cette vision restreinte de la Tradition remet en cause l’autorité de l’Église ; s’il me faut « renouer avec la Révélation biblique et avec l’Église des premiers siècles », c’est que l’Église, à un moment donné, n’a pas su opérer ce lien, transmettre intègre le dépôt de la foi qu’elle avait reçu. La Tradition ainsi conçue est donc une Tradition aux dépens de la foi en l’Église, autrement dit un dépôt sans véritable Tradition, vu que la transmission de ce dépôt est faillible. Aussi, lorsque est décrite cette Tradition qui « seule mérite d’être écoutée et suivie » (§ 5.2), il y a une grande absente : l’Église en son Magistère, de quelque siècle qu’il soit. - Certains vont même jusqu’à dire que ce Magistère, en tant qu’il dit la foi, qu’il désigne de manière toujours plus exacte le contenu de l’Évangile, est un obstacle à l’expansion de l’Évangile, parce qu’il « enferme » la vérité dans un dogme. Il n’hésitent pas alors à rendre l’Église plus ou moins responsable des hérésies passées, et posent comme indispensable à l’unité des chrétiens le « retour à l’antique Tradition », entendez l’oubli de l’Église en son Magistère. C’est en ce sens que plusieurs prêtres, malheureusement, nous ont écrit. |
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« Et c'est pourquoi il est bien nécessaire, en présence de tant d'erreurs aux multiples replis, que la ligne de l'interprétation des livres prophétiques et apostoliques soit dirigée conformément à la règle du sens ecclésiastique et catholique. Dans l'Église catholique elle-même, il faut veiller soigneusement à s'en tenir à ce qui a été cru partout, toujours, et par tous. »
St Vincent de Lérins,
Commonitorium, § 2 |