L’audace de la charité

 

D’aucuns trouveront le geste osé. Que le Supérieur de la Fraternité Saint Pie X pour la France, banni entre les bannis, se permette ainsi d’adresser un courrier à l’ensemble du clergé français, n’y a-t-il pas là provocation ? Non. Simplement cette once d’audace que le Sage conseillait de mettre en tout ; seule l’audace de la charité m’incite en effet à vous écrire, au nom de tous les miens, pour lever cette lourde chape de froid silence qui, de fait, définit depuis trop longtemps nos relations. 

A y réfléchir quelque peu, le geste n’est point si téméraire qu’il n’y paraît. Nombre de conversations que j’ai pu avoir avec le jeune clergé des diocèses de France viennent au contraire légitimer cette initiative. Depuis cet « aggiornamento » qui n’a eu pour effet principal que de « libérer » un clergé apparemment opprimé, trente ans se sont écoulés. Après les années soixante-dix si dramatiques pour le clergé (4222 défections en la seule année 1973), des jeunes, à nouveau, se sont tournés vers les séminaires. Tout doucement, au milieu de conditions difficiles, une nouvelle génération naissait. Pour ces nouveaux prêtres, héritant d’églises souvent désertées, la crise de l’Église fut une réalité quotidiennement vécue. Plein d’un zèle sincère et malgré leur petit nombre, ils surent sans même s’en rendre compte redonner espoir à ceux de leurs aînés restés fidèles. Génération de prêtres que j’admire sur plus d’un point, et dont je me sens relativement proche.

 A travers eux, c’est à toute âme sacerdotale soucieuse du devenir de l’Église que j’adresse cette lettre. La situation présente est sans équivoque. Tel un verdict de ces folles années de crise, la moyenne d’âge du clergé français tombe, sans appel : 68 ans. Depuis 1978, le nombre de prêtres a diminué de 30 % en France. S’ils étaient 40 000 à exercer leur ministère paroissial en 1970, on estime qu’en 2008, ils ne seront plus que 8000. Face à des jours qui s’annoncent difficiles, chacun réagit. S’il est du ressort de nos évêques d’adapter les structures paroissiales pour pallier à ce qui demain sera un manque dramatique de prêtres, c’est à la génération sacerdotale de l’après-Concile qu’il revient de donner l’orientation de fond. Ces prêtres savent qu’ils tiennent entre leurs mains le sort de l’Église de France : demain, ils seront seuls, aux commandes. Ce qu’aujourd’hui ils font, ce qu’ils pensent, ce qu’ils prient, voilà ce que sera le visage de l’Église de demain. Aussi cette génération se prend-elle souvent à réfléchir, dans la solitude et la discrétion, sur le pourquoi et le comment de cette situation, sur les moyens d’en sortir durablement ; mes nombreuses – et discrètes – conversations avec ces prêtres en témoignent.

C’est pourquoi il me semble important, en ces moments, de généraliser un dialogue qui peut-être n’a jamais suffisamment existé. Car, j’en suis persuadé, la Tradition a plus d’une solution à apporter. Mgr Lefebvre n’annonçait-il pas, dès le Concile, les dérives dramatiques qui allaient s’en suivre ? On le considérait alors comme un prophète de malheur. Sans se décourager, il œuvra pour donner à l’Église ce qu’aujourd’hui même le Cardinal Ratzinger réclame : des prêtres, des prêtres formés, des prêtres désireux de sainteté personnelle. « Le but de la Fraternité est le Sacerdoce et tout ce qui s’y rapporte et rien que ce qui le concerne… Orienter et réaliser la vie du prêtre vers ce qui est essentiellement sa raison d’être : le saint sacrifice de la Messe, avec tout ce qu’il signifie, tout ce qui en découle, tout ce qui en est le complément » (Statuts de la Fraternité Saint Pie X). Oui, j’en suis persuadé, la Tradition a beaucoup à apporter à notre Église de demain, parce que, loin de relever d’une nostalgie du passé, elle se définit par son caractère d’intemporalité, d’éternité.

 La gageure d’un tel dialogue réside dans l’image que vous pouvez avoir des membres de la Fraternité Saint Pie X : combien d’entre vous nous considèrent-ils comme des excommuniés « vitandi », selon la vieille expression canonique pourtant désuète ? Dans un premier temps, mon but sera donc de vous faire connaître cette Fraternité, loin des média, loin des passions, loin de tout prisme déformant ; par ce contact direct que cherche à établir cette lettre.

 

Pierre Marie Laurençon, né en 1952, a été ordonné prêtre à Ecône en 1978. Après avoir dirigé pendant 18 ans un établissement scolaire, il a été nommé en 1996 Supérieur du District de France pour Fraternité Saint Pie X.

                                                          

Abbé Pierre Marie Laurençon,

 Supérieur pour la France

de la Fraternité Saint Pie X.