Le brigandage de Vatican II

Résumé : Coup de main sur les commissions conciliaire. L’I.D.O.C. ou l’intox. Astuces des rédacteurs des schémas conciliaires.
Il est intĂ©ressant de trouver un prĂ©cĂ©dent au concile Vatican II, du moins quant aux mĂ©thodes qui y furent utilisĂ©es par la minoritĂ© libĂ©rale agissante qui y devint rapidement majoritĂ©. A cet Ă©gard le concile gĂ©nĂ©ral d’Ephèse (449) est Ă  citer, sous le nom que lui donna ensuite le pape LĂ©on Ier : le « brigandage d’Ephèse« . Il fut prĂ©sidĂ© par un Ă©vĂŞque ambitieux et sans scrupule : Dioscure, qui exerça, Ă  l’aide de ses moines et des soldats impĂ©riaux, une pression inouĂŻe sur les Pères du concile. On refusa aux lĂ©gats du pape la prĂ©sidence qu’ils rĂ©clamaient ; les lettres pontificales ne furent pas lues. Ce concile qui ne fut pas Ĺ“cumĂ©nique pour cette raison, aboutit Ă  dĂ©clarer orthodoxe l’hĂ©rĂ©tique Eutychès, qui soutenait l’erreur du monophysisme (une seule nature dans le Christ).
Vatican II fut Ă©galement un brigandage, Ă  cette diffĂ©rence près que les papes (Jean XXIII, puis Paul VI), pourtant prĂ©sents, n’opposèrent pas de rĂ©sistance, ou presque pas, au coup de main des libĂ©raux et favorisèrent mĂŞme leurs entreprises. Comment fut-ce possible ? DĂ©clarant ce concile « pastoral » et non dogmatique, mettant l’accent sur l’aggiornamento et l’œcumĂ©nisme, ces papes privèrent d’emblĂ©e le concile et eux-mĂŞmes de l’intervention du charisme d’infaillibilitĂ© qui les aurait prĂ©servĂ©s de toute erreur.
Dans le présent entretien, je vous raconterai trois des manœuvres du clan libéral au concile Vatican II.

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Coup de main sur les commissions conciliaires
Le Pèlerin magazine du 22 novembre 1985 rapportait des confidences très instructives du cardinal LiĂ©nart Ă  un journaliste, Claude Beaufort, en 1972, sur la première congrĂ©gation gĂ©nĂ©rale du Concile. Je vous lis in extenso cet article intitulĂ© Le cardinal LiĂ©nart : « le Concile, l’apothĂ©ose de ma vie« . Je me contenterai d’y apporter mes observations1.

« Le 13 octobre 1962 : le concile Vatican II tient sa première sĂ©ance de travail. L’ordre du jour prĂ©voit que l’AssemblĂ©e dĂ©signe les membres des Commissions spĂ©cialisĂ©es appelĂ©es Ă  l’aider dans sa tâche. Mais les 2 300 Pères rĂ©unis dans l’immense nef de Saint-Pierre se connaissent Ă  peine. Peuvent-ils, d’emblĂ©e, Ă©lire des Ă©quipes compĂ©tentes ? La Curie contourne la difficulté : avec les bulletins de vote sont distribuĂ©es les listes des anciennes commissions prĂ©paratoires, constituĂ©es par elle. L’invite Ă  reconduire les mĂŞmes Ă©quipes est claire… »

Quoi de plus normal que de réélire aux commissions conciliaires ceux qui, durant trois ans, avaient préparé, au sein des commissions préparatoires des textes irréprochables ? Mais évidemment cette proposition ne pouvait être du goût des novateurs.

« A l’entrĂ©e de la basilique, le cardinal LiĂ©nart a Ă©tĂ© informĂ© de cette procĂ©dure très ambiguĂ« par le cardinal Lefebvre, l’archevĂŞque de Bourges. Tous deux connaissent les grandes timiditĂ©s des commissions prĂ©-conciliaires, leur tournure d’esprit très romaine et peu accordĂ©e Ă  la sensibilitĂ© de l’Eglise universelle. Ils redoutent que les mĂŞmes causes produisent les mĂŞmes effets. L’évĂŞque de Lille siège au Conseil de prĂ©sidence du Concile. Cette position, estime son interlocuteur, lui permet d’intervenir, de contrecarrer la manĹ“uvre, de revendiquer le laps de temps nĂ©cessaire pour que les confĂ©rences Ă©piscopales puissent proposer des candidatures reprĂ©sentatives ».

Donc les libĂ©raux redoutent des thĂ©ologiens et des schĂ©mas « romains ». Pour obtenir des commissions de sensibilitĂ© libĂ©rale, disons le mot, il faut prĂ©parer de nouvelles listes qui comprendront des membres de la mafia libĂ©rale mondiale : un peu d’organisation et d’abord une intervention immĂ©diate y parviendront.

« AidĂ© par Mgr Garrone, le cardinal Lefebvre a prĂ©parĂ© un texte en latin. Il le glisse au cardinal LiĂ©nart ».

Voici déjà un texte tout préparé, par le cardinal Lefebvre, archevêque de Bourges2. Il n’y a donc pas eu d’improvisation, mais préméditation, disons, préparation, organisation, entre cardinaux de sensibilité libérale.

« Dix ans après, celui-ci (le cardinal LiĂ©nart) se remĂ©morait son Ă©tat d’esprit, ce jour-lĂ , dans les termes suivants
« J’étais acculĂ©. Ou, convaincu que ce n’était pas raisonnable, je ne disais rien et je manquais Ă  mon devoir. Ou bien je parlais. Nous ne pouvions dĂ©missionner de notre fonction qui Ă©tait d’élire. Alors, j’ai pris mon papier. Je me suis penchĂ© vers le cardinal Tisserant, qui Ă©tait Ă  mes cĂ´tĂ©s et qui prĂ©sidait, et je lui ai dit : « Eminence, on ne peut pas voter. Ce n’est pas raisonnable, nous ne nous connaissons pas. Je vous demande la parole ». Il me rĂ©pondit : « C’est impossible. L’ordre du jour ne prĂ©voit aucun dĂ©bat. Nous sommes rĂ©unis simplement pour voter. Je ne peux pas vous donner la parole ». Je lui ai dit : « Alors je vais la prendre ».
Je me suis levĂ© et, en tremblant, j’ai lu mon papier. ImmĂ©diatement, je me suis rendu compte que mon intervention rĂ©pondait Ă  l’angoisse de toute l’assistance. On a applaudi. Puis le cardinal Frings, qui Ă©tait un peu plus loin, s’est levĂ© et a dit la mĂŞme chose. Les applaudissements ont redoublĂ©. Le cardinal Tisserant a proposĂ© de lever la sĂ©ance et de rendre compte au Saint-Père. Tout cela avait Ă  peine durĂ© vingt minutes. Les Pères sont sortis de la basilique, ce qui a donnĂ© l’alarme aux journalistes. Ils ont bâti des romans : « Les Ă©vĂŞques français en rĂ©volte au Concile », etc. Ce n’était pas une rĂ©volte, c’était une rĂ©flexion sage. J’étais, de par mon rang et les circonstances, obligĂ© de parler, ou je me dĂ©mettais. Car intĂ©rieurement, c’eĂ»t Ă©tĂ© une dĂ©mission ».

En sortant de l’aula conciliaire, un Ă©vĂŞque hollandais exprimait sans dĂ©tour sa pensĂ©e et celle des Ă©vĂŞques libĂ©raux, français et allemands, en lançant Ă  un prĂŞtre de ses amis qui se trouvait Ă  quelque distance : « Notre première victoire ! »3

L’I.D.O.C. ou l’intox
Un des moyens de pression les plus efficaces du clan libĂ©ral sur le concile fut l’IDOC, institut de documentation…, au service des productions de l’intelligentsia libĂ©rale, qui inonda les Pères conciliaires d’innombrables textes. L’IDOC dĂ©clara lui-mĂŞme, avoir distribuĂ©, jusqu’à la fin de la troisième session conciliaire, plus de quatre millions de feuilles ! L’organisation et les productions de l’IDOC revinrent Ă  la confĂ©rence Ă©piscopale hollandaise, le financement Ă©tait assurĂ© en partie par le P. Werenfried (hĂ©las) et par le cardinal Cushing, archevĂŞque de Boston aux Etats-Unis. Le secrĂ©tariat, Ă©norme, se trouvait via dell’Amina Ă  Rome.
De notre côté, évêques conservateurs, nous avons bien essayé de contrebalancer cette influence, grâce au cardinal Larraona, qui mit son secrétariat à notre disposition. Nous avions des machines à écrire et à ronéotyper et quelques personnes, trois ou quatre. Nous fûmes très actifs, mais c’était insignifiant en comparaison de l’organisation de l’IDOC ! Des Brésiliens, membres de la T.F.P., nous ont aidés avec un dévouement inouï, travaillant la nuit à ronéotyper les travaux que nous avions rédigés à cinq ou six évêques, c’est-à-dire le comité directeur du Coetus Internationalis Patrum que j’avais fondé avec Mgr Carli, évêque de Segni, et Mgr de Proença Sigaud, archevêque de Diamantina au Brésil. 250 évêques étaient affiliés à notre organisation4. C’est avec l’abbé V.A. Berto, mon théologien particulier, avec les évêques susmentionnés et d’autres comme Mgr de Castro Mayer et quelques évêques espagnols, que nous rédigions ces textes, ronéotypés la nuit ; et de bon matin ces quelques amis brésiliens partaient en voiture distribuer nos feuilles dans les hôtels, dans les boîtes aux lettres des Pères conciliaires, comme le faisait l’IDOC avec une organisation vingt fois supérieure à la nôtre.
L’IDOC, et bien d’autres organisations et réunions de libéraux, sont l’illustration de ce qu’il y eut un complot dans ce concile, complot préparé d’avance, depuis des années. Ils ont su ce qu’il fallait faire, comment le faire, qui allait le faire. Et malheureusement, ce complot a réussi, le concile a été en grande majorité intoxiqué par la puissance de la propagande libérale.

Astuces des rédacteurs des schémas conciliaires
Il est certain qu’avec les 250 pères conciliaires du Coetus, nous avons essayé par tous les moyens mis à notre disposition d’empêcher les erreurs libérales de s’exprimer dans les textes du Concile ; ce qui fait que nous avons pu tout de même limiter les dégâts, changer telles affirmations inexactes ou tendancieuses, ajouter telle phrase pour rectifier une proposition tendancieuse, une expression ambiguë.
Mais je dois avouer que nous n’avons pas réussi à purifier le Concile de l’esprit libéral et moderniste qui imprégnait la plupart des schémas. Les rédacteurs, en effet, étaient précisément les experts et les Pères entachés de cet esprit. Or que voulez-vous, quand un document est, dans tout son ensemble, rédigé avec un esprit faux, il est pratiquement impossible de l’expurger de cet esprit ; il faudrait le recomposer complètement pour lui donner un esprit catholique.
Ce que nous avons pu faire, c’est, par les modi que nous avons présentés, faire ajouter des incises dans les schémas, et cela se voit très bien : il suffit de comparer le premier schéma de la liberté religieuse avec le cinquième qui fut rédigé — car ce document fut cinq fois rejeté et est revenu cinq fois sur le tapis — pour voir que l’on a réussi tout de même à atténuer le subjectivisme qui infectait les premières rédactions. De même pour Gaudium et spes , on volt très bien les paragraphes qui ont été ajoutés à notre demande, et qui sont là, je dirais, comme des pièces rapportées sur un vieil habit : cela ne colle pas ensemble ; il n’y a plus la logique de la rédaction primitive ; les adjonctions faites pour atténuer ou contrebalancer les affirmations libérales restent là comme des corps étrangers.
Il n’y a pas que nous, conservateurs, qui fîmes ajouter de tels paragraphes ; le pape Paul VI lui-même, vous le savez, fit ajouter une note explicative préliminaire à la constitution sur l’Eglise Lumen gentium, pour rectifier la fausse notion de collégialité qui est insinuée dans le texte au n. 225.
Mais l’ennuyeux, c’est que les libéraux eux-mêmes dans le texte des schémas pratiquèrent ce système : affirmation d’une erreur ou d’une ambiguïté ou d’une orientation dangereuse, puis immédiatement après ou avant, affirmation en sens contraire, destinée à rassurer les pères conciliaires conservateurs.
Ainsi dans la constitution sur la liturgie Sacrosanctum concilium, en Ă©crivant au n. 36 § 2 : « une place plus grande pourra ĂŞtre accordĂ©e Ă  la langue vernaculaire », et en confiant aux assemblĂ©es Ă©piscopales le soin de dĂ©cider si on adoptera ou non la langue vernaculaire (cf. n. 36 § 3), les rĂ©dacteurs du texte ouvraient la porte Ă  la suppression du latin dans la liturgie. Pour attĂ©nuer cette prĂ©tention, ils ont pris soin d’écrire d’abord : au n. 36 § 1 : « l’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservĂ© dans les rites latins ». RassurĂ©s par cette affirmation, les Pères ont avalĂ© sans problème les deux autres.
De mĂŞme dans la dĂ©claration sur la libertĂ© religieuse Dignitatis humanae, dont le dernier schĂ©ma Ă©tait repoussĂ© par de nombreux Pères, Paul VI lui-mĂŞme fit ajouter un paragraphe disant en substance : « cette dĂ©claration ne contient rien qui soit contraire Ă  la tradition »6. Mais tout ce qui est dedans est contraire Ă  la tradition ! Alors quelqu’un dira : mais lisez ! c’est Ă©crit : il n’y a rien de contraire Ă  la tradition ! — Eh oui, c’est Ă©crit… Mais il n’empĂŞche que tout est contraire Ă  la tradition ! Et cette phrase-lĂ  a Ă©tĂ© ajoutĂ©e Ă  la dernière minute par le pape pour forcer la main Ă  ceux — en particulier aux Ă©vĂŞques espagnols — qui Ă©taient opposĂ©s Ă  ce schĂ©ma. Et en effet, malheureusement, la manĹ“uvre a rĂ©ussi et au lieu de 250 non, il n’y en eut que 74 : Ă  cause d’une petite phrase : « il n’y a rien de contraire Ă  la tradition »Â ! Enfin, soyons logiques ! Ils n’ont rien changĂ© dans le texte ! c’est facile de coller après coup une Ă©tiquette, un label d’innocence ! ProcĂ©dĂ© incroyable ! — Restons-en lĂ  sur le brigandage, et passons maintenant Ă  l’esprit du Concile.

  1. Le Figaro du 9 décembre 1976 a publié des extraits d’un “ Journal du Concile ” rédigé par le cardinal Liénart. Michel Martin commente ces extraits dans son article “ L’ardoise refilée ”, du n° 165 du Courrier de Rome (janvier 1977).
  2. A ne pas confondre avec son cousin Mgr Marcel Lefebvre !
  3. Cf. Ralph Wiltgen, Le Rhin se jette dans le Tibre, “ l’alliance européenne ” p. 16-17.
  4. Cf. Wiltgen, op. cit. p. 147.
  5. Cf. Wiltgen, op. cit. p. 224 sq.
  6. Dignitatis humanae, n. 1, in fine, cf. chapitre XXVII.